Bruce Nauman retombe-t-il en enfance ?

Bruce Nauman, Mr Rogers, 2013

Bruce Nauman, Mr Rogers, 2013

en espagnol

C’est une toute petite exposition que celle de Bruce Nauman à la Fondation Cartier (jusqu’au 21 juin) où le visiteur ne verra qu’un tout petit aspect de l’œuvre de l’artiste, mais, en même temps, aura une sensation assez fidèle de ce que le talent de cet artiste peut accomplir, mais dans un mode mineur. Il y est beaucoup question d’enfance, dans le son comme dans l’image. Une des pièces répète inlassablement ‘pour les enfants’ ‘for children’ comme un mantra hypnotique, une autre, à l’extérieur, assez divertissante, est un morceau de piano où l’interprète doit interpréter la partition sans déplacer ses mains latéralement sur le clavier. Le jeu se poursuit avec la vidéo d’exercice d’équilibre des crayons (où, à l’arrière-plan, passe le chat, Mr. Rogers, qu’on a déjà vu ailleurs), échec répété et dérisoire, et avec le lugubre carrousel d’animaux démantibulés au sous-sol. Jusque là, on se distrait, on s’intéresse au jeu et à la transmission, à la répétition obsessive et à la contrainte, mais on garde (comme souvent avec Nauman) une certaine distance.

Bruce Nauman, Anthro / Socio (Rinde Facing Camera), 1991, 6 vidéos couleur diffusées par 3 vidéoprojecteurs, 6 moniteurs couleur, 12 hauts-parleurs. Durées variables de 1 min 30 à 3 min 17, en boucle. dimensiosn variables; Glenstone. (c) Bruce Nauman / ADAGP, courtesyr Fondation Cartier

Bruce Nauman, Anthro / Socio (Rinde Facing Camera), 1991, 6 vidéos couleur diffusées par 3 vidéoprojecteurs, 6 moniteurs couleur, 12 hauts-parleurs. Durées variables de 1 min 30 à 3 min 17, en boucle. dimensions variables; Glenstone. (c) Bruce Nauman / ADAGP

Heureusement, deux des pièces présentées au sous-sol, de part et d’autre du triste carrousel, donnent de Nauman une impression bien plus forte, et bien plus prenante. D’abord, l’installation (bien connue) Anthro/Socio est un chaos visuel et sonore : le visage d’un ancien chanteur classique, visage rude et brutal, se répète sur trois écrans muraux et six petits moniteurs, à l’endroit et à l’envers, énonçant son texte avec force. Il y est question de besoins élémentaires et contraires, de désir et de peur, d’intimité et de violence, de dépendance et de masochisme* : Feed me ! Eat me ! Help me ! Hurt me ! C’est un geste et un texte hors des paramètres de la raison, hors de la modération policée des gens bien comme il faut, une performance évoquant une confrontation avec la folie profonde, une visite dans un pavillon de confinement psychiatrique. Et l’adjonction des cris Sociology et Anthropology me semble être un pied-de-nez supplémentaire à la raison.

Bruce Nauman, Anthro / Socio, détail (Hear me)

Bruce Nauman, Anthro / Socio, détail (Hear me)

Et si, au bout d’un instant, on parvient à s’abstraire des paroles mêmes, on scrute alors ce visage sculptural, on en détaille les taches de rousseur, on note la légère et étrange torsion de la bouche vers la gauche quand il dit « Eat me », et dans son visage dédoublé en miroir, on guette, tout en haut, l’apparition de la fossette de son menton, qu’on croit d’abord être un autre orifice, comme un trouble supplémentaire de notre perception, un ultime dérangement de la raison.

Bruce Nauman, Untitled, 1970/2009

Bruce Nauman, Untitled, 1970/2009

Plus paisibles sont les deux danseuses dans la salle du fond : leur image dédoublée, au mur et, moins nette, au sol (où la projection se fait sur le cadre original, mais avec un léger décalage, comme une minuscule vibration des diagonales ne coïncidant pas tout à fait) évoque évidemment les aiguilles d’une horloge, le temps qui passe. Mais réduire cette pièce à sa littéralité serait un peu simpliste, car, comme pour le décalage au sol, son intérêt principal est dans ses failles, dans l’imperfection de sa démonstration. La double rotation des corps, sur eux-mêmes et sur le cadran, tente d’être parfaitement synchronisée, mais n’y parvient jamais vraiment, le diamètre se casse, une danseuse prend du retard sur l’autre, les rythmes décrochent, les mains se manquent, les corps se tassent, la fatigue prend le dessus, et, à la fin, les danseuses épuisées renoncent. C’est une pièce plus mélancolique que tragique, une démonstration imparfaite où les lacunes redonnent sa place à l’humain, et il me semble que tout le génie de Nauman est dans ces deux pièces là, tout son humanisme désabusé.

  • et pour moi le contraire même du sadisme d’un « sergent de marines« . Les meilleurs critiques sont dans la presse anglaise, le FT et le Guardian.

Photos de l’auteur, excepté la seconde courtoisie de la Fondation Cartier. Bruce Nauman étant représenté par l’ADAGP, les photos seront ôtées du blog à la fin de l’exposition.

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