Un deuil

Vandy Rattana, Monologue, 2015

Vandy Rattana, Monologue, 2015

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Le film Monologue du Cambodgien Vandy Rattana montré (jusqu’au 17 mai) au sous-sol du Jeu de Paume est un petit bijou de tristesse et de mémoire. Au Cambodge comme en d’autres pays affectés par des ‘désastres démesurés’, comment peut-on rendre compte, témoigner, dès lors que les modes traditionnels de la narration historique sont devenus impuissants ? De la sœur de Vandy Rattana, nous ne saurons rien, ni son nom, ni son âge, ni comment elle est morte, sans doute en 1978; nous ne connaitrons pas son visage, même si nous saurons que, chez leur père, des dessins réalisés d’après de rares photographies sont accrochés aux murs. Nous ne verrons pas le plan que le père a griffonné, ni la carte routière, nous n’aurons que quelques vagues indications : « après le panneau indiquant la direction du village de Phum Tda dek, il y a le temple Wat Tapon où l’on tourne à droite. Après la deuxième à gauche, puis de nouveau à gauche, on arrive à l’endroit à partir duquel il faut continuer à pied sous la conduite du chef du village. »

Vandy Rattana, Monologue, 2015

Vandy Rattana, Monologue, 2015

L’artiste cherche la tombe de sa sœur, ou plutôt l’endroit où son corps a été enterré : la fosse commune est devenue un champ, une rizière sèche, avec deux manguiers qui ont bien poussé depuis 1978, fertilisés par les milliers de cadavres ensevelis là. L’artiste, né en 1980, n’a jamais connu sa sœur, et son monologue s’adresse à elle, à son absence. Le film dure 17 minutes, il y a une quarantaine de plans, quasiment tous similaires : les manguiers, le champ, de près, de loin, de gauche, de droite, avec deux ou trois plans habités (des paysannes plantant le riz, un bouvier et son bœuf), rien, en somme.

Vandy Rattana, Monologue, 2015

Vandy Rattana, Monologue, 2015

Il s’adresse à sa sœur, lui parlant d’abord avec tendresse, avec tristesse : « Pourquoi est-ce que je pense sans cesse à toi ? » « Tu es peut-être ma respiration » « On t’oubliera peut-être pour toujours ». puis il l’apostrophe dans une violence douloureuse « Cesse de me mentir » « Cesse de pleurer » « Ta voix se transformera en pierre ».

Vandy Rattana, Monologue, 2015

Vandy Rattana, Monologue, 2015

Enfin l’artiste entre dans le champ, ramasse un peu de terre, un morceau de bambou, un rameau de manguier, qu’il va rapporter à ses parents, lesquels ne réagiront pas.

Ce travail intime de deuil prend une résonance universelle, non seulement pour les victimes de la tragédie cambodgienne, mais aussi pour tout mort dont nous sommes incapables de faire le deuil.

Petit catalogue avec le script et quelques lignes d’introduction de la commissaire Erin Gleeson. L’exposition est simultanément au CAPC à Bordeaux.

Dans quelques jours, mon billet sur Taryn Simon.

MONOLOGUE, 2015, Vandy Rattana.Vidéo HD, 16/9 couleur, son, 18 min 55 s.
Coproduction : Jeu de Paume, Paris, Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques et CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux.
Courtesy de l’artiste © Vandy Rattana, 2015. Images courtoisie du Jeu de Paume.
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2 réflexions sur “Un deuil

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