Les hommes ne se lavent donc jamais ?

 

Nicolas Bazin, d'après Jean Dieu de Saint-Jean, Femme de qualité déshabillée pour le bain, 1686, gravure, 37.7x39.7cm, Carnavalet

Nicolas Bazin, d’après Jean Dieu de Saint-Jean, Femme de qualité déshabillée pour le bain, 1686, gravure, 37.7×39.7cm, Carnavalet

en espagnol

L’exposition sur la toilette au Musée Marmottan (jusqu’au 5 juillet), La naissance de l’intime, oscille entre histoire des mœurs (passionnante) et histoire de l’art (inégale), mais elle tait un parti-pris qui frappe au fil des salles : il n’est question ici quasiment que de toilette féminine. Hors un Ponce-Pilate de Dürer se lavant les mains (ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le sujet de la toilette et de l’intime) et un Mars d’après le Primatice accueillant Vénus dans son baquet pour une toilette à deux sans doute plus sexuelle que nettoyante, il n’y a là, en tout et pour tout, qu’un seul gentilhomme à sa toilette, d’Adriaen Pietersz van de Venne (1660), même pas dénudé d’un centimètre carré, et qui se peigne sagement. C’est le seul, l’unique : tous les autres hommes présents dans les tableaux, gravures, sculptures ou photographies choisis par les commissaires sont parfois des auxiliaires (coiffeur, porteur de baignoire) et le plus souvent des intrus et des voyeurs, tels le galant ci-dessus qui joue les fausses pudeurs en masquant son visage sans obturer son regard devant le spectacle intensément érotique de cette dame-ci au pédiluve (Nicolas Bazin d’après le bien nommé Jean Dieu de Saint-Jean, 1686) ou le jeune messager ci-dessous qui a le plus grand mal à dissimuler son émoi devant la toilette de cette dame-là surprise pendant ses ablutions intimissimes. Ce parti-pris totalement sexiste ne laisse pas d’étonner : est-il le fait des commissaires ? Ou bien (mais j’en doute) ces derniers n’ont-ils rien trouvé qui aurait pu permettre d’aller vers un peu de parité ? C’est donc une exposition qui privilégie fortement le regard masculin sur le corps féminin, dans la droite ligne de stéréotypes culturels et artistiques bien établis et qui ne sont guère remis en question ici.

Anon, La Toilette intime, vers 1765, gravure, 17.2x12.8cm, Carnavalet

Anonyme, La Toilette intime, vers 1765, gravure, 17.2×12.8cm, Carnavalet

Mon autre étonnement est que le champ culturel est ici quasiment exclusivement limité à l’intime européen judéo-chrétien. On pourrait avancer que le christianisme est une religion de la saleté, une religion qui rejette le soin du corps car source de vanité et de péché, religion qui d’ailleurs sanctifia certains anachorètes pour ne s’être jamais lavés durant des décennies. Alors que l’antiquité gréco-romaine fut une civilisation de thermes et de soins du corps, alors que l’Islam est une culture d’ablutions et de hammams, alors que la société japonaise prônait depuis toujours une hygiène corporelle irréprochable, ce n’est que tout récemment (en se paganisant, sans doute) que notre judéo-christianisme a accepté la toilette comme signe de respect individuel du corps et comme nécessité sociale. Il est dommage que cette exposition, à part quelques allusions rapides à l’antiquité, soit aussi européocentriste (et, dirais-je même, hexagonale car les trois-quarts des œuvres présentées sont françaises) : on aurait aimé voir là quelques japonaiseries ou quelques tableaux orientalistes, pour mieux éclairer ces rapports différents au corps (en rappelant l’horreur avec laquelle Égyptiens au temps de Bonaparte ou Japonais après l’ouverture de l’ère Meiji considéraient ces Européens sales et puants).

François Boucher, série Randon de Boisset, 1742 ou 1760, 52.5x42cm, Karlsruhe et coll. part.

François Boucher, série Randon de Boisset, 1742 ou 1760, 52.5x42cm, Karlsruhe et coll. part.

Ceci dit, en visitant cette exposition, non seulement l’œil se réjouit devant ces beautés nues en grand nombre, mais aussi l’esprit s’aiguise devant cette évolution du rapport à l’intime depuis la Renaissance (quasiment rien sur le Moyen-Âge) jusqu’au XIXème siècle, et son ancrage social, voire philosophique, quant au rapport au corps. Il y a ici quelques chefs d’œuvre de peinture, comme la femme s’épouillant de La Tour. On y apprend ce qu’est un bourdalou (les sermons de ce prédicateur – Bourdaloue – étaient si longs que la vessie des paroissiennes ne résistait pas et ce petit récipient fut inventé pour leur permettre de se soulager aussi discrètement que possible sans perdre un mot de la parole divine). On y découvre les ‘découvertes et couvertes’ ovales que François Boucher peint pour Randon de Boisset, une scène décente en cachant une autre plus osée : c’est là un artifice conçu par le peintre, qui, ce faisant, donne à sa peinture un aspect polisson, une dimension sociale égrillarde faite pour plaire au client, lequel peut ainsi conjuguer respectabilité publique et érotisme caché. Ce geste de Boucher est le contraire même de la démarche de Courbet, qui, quoi qu’en aient prétendu certains, n’a jamais ainsi caché l’Origine du Monde, voulant en affirmer au contraire le côté audacieux et manifeste (et il aurait été bien en mal, comme on l’a aussi lu, de la dissimuler lui-même au moment de la vendre derrière le Château de Blonay, tableau postérieur de dix ans, car datant de son exil suisse après la Commune). La dissimulation de ce tableau derrière un cache, pour en réserver le dévoilement à certains, fut, à la différence des charmantes polissonneries de Boucher, un geste au contraire social et non artistique, ce fut le fait, non de l’artiste radical mais des propriétaires et des marchands plus soucieux des conventions : le premier acquéreur, Khalil Bey, derrière un rideau vert (Philippe Sollers), puis le marchand La Narde (Edmond de Goncourt) derrière ce Blonay, et enfin Lacan (ou plutôt Sylvia Bataille) derrière un Masson commandé pour l’occasion. Les rapports au sexe, au désir, à l’intime, de Boucher et de Courbet sont diamétralement opposés.

Eugène Lomont, Jeune femme à sa toilette, 1898, 54x65cm, Musée Beauvais

Eugène Lomont, Jeune femme à sa toilette, 1898, 54x65cm, Musée Beauvais

Ensuite, dans l’exposition, à partir de Degas, on se retrouve en terrain connu, et le discours social sur la toilette et l’intime perd de sa force au profit d’une profusion de femmes au bain, comme une deuxième exposition thématique, somptueuse mais quelque peu déconnectée, déclinant un propos autre : donc des tableaux superbes de Manet, de Berthe Morisot et de Suzanne Valadon (sont-elles les premières femmes à peindre leurs consœurs à la toilette ? l’exposition ne s’attarde hélas pas sur le regard féminin), de Toulouse-Lautrec, et de Bonnard bien sûr, puis de Picasso. Parce qu’il est fort différent de toutes ces superbes scènes sensuelles et charnelles, j’ai remarqué cet étrange tableau d’Eugène Lomont de 1898, étonnamment dépouillé, froid et mystérieux, que j’ai d’abord pris pour un Hammershoi.

Erik Dietmann, La Coiffeuse, 1963, bois et sparadrap, 136x70x45cm, Pompidou

Erik Dietman, La Coiffeuse, 1963, bois et sparadrap, 136x70x45cm, Pompidou

Quant à la période contemporaine, il n’y a quasiment rien : sans doute la toilette n’est-elle plus un sujet d’intérêt, mais l’intime a-t-il vraiment perdu toute pertinence aujourd’hui ? On n’a droit qu’à un mauvais Erro, à quelques photos publicitaires, à un Bettina Rheims banal. La seule pièce vraiment pertinente est reléguée dans un coin reculé, d’accès malaisé, c’est cette coiffeuse d’Erik Dietman, recouverte de sparadrap, comme pour guérir une blessure de l’intime, une nostalgie mélancolique d’un rapport au corps périmé. J’aurais plutôt aimé voir, comme signes d’une féminité modernisée, cette photo de Simone de Beauvoir nue, de dos, prise par Art Shay, qui est seulement reproduite dans le catalogue, ou l’autoportrait photographique de Gloria Friedmann dans sa salle de bains, que le catalogue évoque en disant qu’il déjoue le voyeurisme, mais ne reproduit hélas pas.

Art Shay, Simone de Beauvoir après son bain, Chicago, 1950, 33x21.6cm

Art Shay, Simone de Beauvoir après son bain, Chicago, 1950, 33×21.6cm

Ce catalogue, qui reproduit pas mal d’œuvres non incluses dans l’exposition, propose une analyse intéressante de l’évolution des mœurs, davantage qu’une étude de l’histoire de la représentation : c’est un peu là le dilemme et la faiblesse de cette exposition. Feuilletant un autre livre à la librairie du musée (Pascal Bon, Indiscrétion, femmes à la toilette), j’y trouve ce tableau de 1823 du peintre américain (oui c’est un homme) Raphaelle Peale : son sous-titre est « A Deception »…

Raphaelle Peale, Venus Rising from the Sea - A Deception, 1822,

Raphaelle Peale, Venus Rising from the Sea – A Deception, 1822,

Photo Lomont courtoisie du musée

 

 

 

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7 réflexions sur “Les hommes ne se lavent donc jamais ?

  1. zurbaran dit :

    Ciao Lunettes rouges

    Cool cet article.

    Ce Lomont est impressionant. Je vois bien votre association avec le danois Hammershoi et ses scènes d´intérieurs, ces miroirs obsessionnels à travers lesquels se « condensent » la présence de sa femme profondément mélancolique.

    Cet angle d´interprétation de la toilette intime révèle la solitude sexuée et a-sexualisée de la femme de la fin de ce siècle, son corps oublié, oubliable, méconnu, objet de honte de l´univers bourgeois traditionnel. A l´horizon se dessinent la modernité et la jouissance à venir, métonymies du soi, par l´image, voilée, reflétée dans le miroir.

    Merci bien,

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    • Ne me lancez pas trop sur le sujet…!

      1/ L’exposition est bien entendu sexiste. Georges Vigarello s’était malheureusement déjà illustré en ce sens dans son Histoire de la beauté. Il étudie des choses très intéressantes, de façon très sérieuse et louable, mais n’en regarde que la moitié. Je pense qu’aujourd’hui il est temps de s’ouvrir à une autre conception du monde.
      2/ Elle est à mon avis scientifiquement paresseuse, même si bien des planches présentées sont historiquement intéressantes, c’est indéniable. Ce que je lui reproche.
      – D’abord, elle fait mine d’ignorer (ou ignore réellement?) tout un pan de la recherche en histoire de l’art sur le point de vue masculin vs féminin (Laura Mulvey, Griselda Pollock, Linda Nochlin, Roszika Parker, Fabienne Dumont, Séverine Sofio, Anne Lafont, Charlotte Foucher, des chercheuses qui ont et font vraiment fait avancer l’histoire de l’art ces dernières années sur le plan de la réévaluation du point de vue féminin, des artistes femmes etc, ce n’est quand même pas difficile de penser à un peu de parité!).
      – Ensuite, l’exposition finit par faire croire au public qu’il n’y a pas d’oeuvres mettant en scène d’autres formes d’intimité (hommes, enfants, couples). Et là c’est déjà plus grave.
      – Enfin, il fallait au moins que le titre soit moins universalisant pour être précis : il s’agit d’une exposition sur la toilette intime féminine, c’est tout. L’affiche le laissait entendre, certes.
      3/ Il en découle un conformisme coupable, selon l’idée préconçue et assez juste que « cela va plaire au public » : on finirait donc par croire vraiment que les hommes ne se lavent pas, qu’ils n’ont pas d’intimité, que leur intimité ne fut et n’est pas un sujet pictural (faux, voir Caillebotte, tout à fait dans les cordes du Musée Marmottan) et surtout que l’intime naît de l’hygiène de l’entre-jambe des femmes. C’est là que l’exposition atteint très nettement ses limites – j’oserai dire – idéologiques. Tout cela n’est pas très bon pour l’image des femmes, et encore moins pour l’image des femmes en peinture!

      Pour couronner le tout, que Nadège Laneyrie Dagen, qui est quand même une chercheuse reconnue, cautionne en tant que femme et scientifique ce type de discours m’a totalement désespérée. Qui a choisi ce titre générique et trompeur? cette affiche racoleuse? Je ne comprends pas.

      Enfin, voilà en un résumé très bref ce que je pense. Et j’ai regretté que ces personnes représentant, a priori de façon éminente, la communauté scientifique cautionne de leur nom une exposition grand public de ce type au musée Marmottan (ultra fréquenté).

      Mais moi, je dois être féministe, n’est-ce pas?

      donc doublement merci à vous 🙂

      [Merci d’avoir articulé ces arguments de manière bien plus structurée que moi. J’ai d’ailleurs cherché si je trouvais d’autres critiques de ce type, mais n’ai rien trouvé. Attendons une hypothétique visite du Beau Vice… Alors que pour moi, qui n’ai rien d’un militant féministe, ce hiatus était évident dès les premières salles.
      Ouais, ça doit être ça, vous devez être féministe, hein ? Avouez ! D’ailleurs n’est-ce pas vous qui, ô sacrilège, avez osé prétendre que les peintres de Lascaux étaient peut-être des femmes ? Et à la télé, en plus !
      Par contre, plus sérieusement, l’européocentrisme vous a moins gêné ?]

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  2. Rebonjour! je viens de lire le papier, je ne le trouve pas spécialement critique. Il reprend des arguments de commissaires : la vanité (d’ailleurs, super la comparaison vite fait entre la femme qui se maquille et « l’ordure », « la charogne »!); toujours l’histoire de l’hygiène comme caution, le regard des hommes et leur « fantasme », certes, mais ce regard exclusif ne semble pas poser de problème à l’auteur de l’article.
    Et mes fantasmes de femmes sur les corps des hommes, c’est pour quand? (au MacVal, ok…)
    Pendant ce temps-là les hautes instances de l’Université veulent abroger l’obligation de parité, trop contraignante : http://www.liberation.fr/societe/2015/04/23/l-universite-doit-elle-etre-dispensee-de-parite_1259370

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