De l’invisibilité du noir (Vasco Araújo)

 

Vasco Araujo, E nos sonhos que tudo comença, n°8, 2014,  vue d'exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015

Vasco Araujo, E nos sonhos que tudo comença, n°8, 2014, vue d’exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015 (ph. Susana Pomba)

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Aux murs, des papiers peints tropicaux, couleurs vives et motifs exotiques, palmiers et fleurs  luxuriantes. Ou plutôt des tableaux qui les reproduisent fidèlement, mais dont la contemplation admirative est perturbée par les textes imprimés sur les motifs – et encore plus par la lecture de ces textes. Vasco Araújo, dont un des thèmes a toujours été l’exploration des tensions coloniales et racistes de son pays, a soigneusement sélectionné dans deux livres quelques extraits particulièrement violents, discours de Blancs angolais ou mozambicains parlant du racisme ordinaire, de la violence faite aux Noirs, de l’impossibilité de faire confiance aux indigènes, de la justice à deux vitesses, et bien sûr, de l’exploitation sexuelle, du viol et aussi de l’attirance sexuelle que les maîtres avaient pour leurs jeunes esclaves. Et ces paroles, si naturelles, si évidentes s’affichent ainsi aux murs dans toute leur violence. Celui montré ici (page 72 de Cadernos de memórias coloniais de Isabela Figueiredo) explique que les femmes blanches sont sérieuses et ne parlent jamais de sexe et que, au contraire, les femmes noires aiment baiser et ne s’en cachent pas, et donc tout est permis («Tout commence dans les rêves»).

Vasco Araujo, vue d'exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015

Vasco Araujo, vue d’exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015

Au centre de la pièce, une table en bois exotique, table ovale, autour de laquelle les colons s’assoient et discutent. Et la violence des mots, inscrite aux murs, est gravée dans la table même. Mais là, avec ce racisme domestique, s’instillent aussi la peur, la conscience du vol des terres et la crainte des révoltes : « Merde ! On ne peut pas toujours vivre dans la peur. Nous devons tous les éliminer » (texte du livre Yaka de l’écrivain angolais Pepetela). Discours raciste et paranoïaque propre à tous les colons qui savent bien que l’histoire est contre eux, d’Algérie en Angola, d’Afrique du Sud en Palestine. Et la pièce a pour titre « L’enfer ce n’est pas les autres».

Vasco Araujo, O inferno nao sao os outros (détail), 2015, vue d'exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015

Vasco Araujo, O inferno nao sao os outros (détail), 2015, vue d’exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015 (ph. Susana Pomba)

Et, bien sûr, pendant que les Blancs tiennent ce discours de mépris et de viol, les Noirs sont là, présents et invisibles : ils servent à table, ils lavent le linge, ils nettoient le sol, ils s’occupent des enfants, et ils entendent tout, en silence, sans rien dire, laissant la frustration et le désir de vengeance fermenter au fond d’eux. Dans cette exposition au CIAJG à Guimarães (jusqu’au 5 juillet), Vasco Araújo les a invités et les a dissimulés, témoins muets de ces abjections. Ici, ils sont sous la table, suspendus la tête en bas et leurs ombres dansent sur le sol; nous devons nous accroupir pour les voir, mais eux sont à la hauteur des ventres et des sexes des Blancs attablés, sources de leur misère dans laquelle, un jour, ils planteront leurs dents.

Vasco Araujo, série Capita, 2012, vue d'exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015

Vasco Araujo, série Capita, 2012, vue d’exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015

Tête en bas aussi sont les portraits de domestiques noirs dans la salle voisine, des nègres de maison, bien vêtus, l’un avec une perruque blanche, un autre avec d’élégantes lunettes cerclées, un troisième avec un nœud papillon blanc. Tous ces portraits sont dédoublés, celui de gauche étant présenté dans une boîte de plaque photographique du XIXe, comme un écho du pouvoir de la photographie, de son rôle d’identification et de répression, de ses bertillonnages. La représentation, l’image deviennent ici l’instrument d’un racisme ordinaire, et presque bienveillant.Toutes ces têtes aquilines (« Capita », titre certainement pas innocent) se ressemblent, et pour cause : ce sont 14 fois un autoportrait de l’artiste grimé en noir, 14 fois une réincarnation. Et toi, comment te serais-tu comporté alors ?

Vasco Araujo, The Girl of the Golden West, 2004, vue d'exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015

Vasco Araujo, The Girl of the Golden West, 2004, vue d’exposition, Demasiado pouco, demasiado tarde, CIAJG, Guimaraes, 2015 (ph. Susana Pomba)

Un des films reprend les thèmes montrés il y a quelques mois à la galerie Andrea Baginsky, le dialogue entre des personnages repris des toiles de Eduardo Malta, avec cette mise en scène théâtrale qui caractérise l’artiste. L’autre film reprend l’histoire de l’opéra de Puccini, La fille du Far-West, ce triangle entre la femme, le shérif et le bandit, mais cette histoire nous est contée en anglais par une matrone noire vêtue de blanc, filmée en gros plan. L’histoire vue par ce prisme se colore de modernité, et la vie de cette femme (texane), le racisme qu’elle a subi, sa condition de femme noire dans le Sud transparaissent à chaque instant. Elle parle ainsi de la manière dont chacun des personnages exprime les droits de l’homme, une notion sans doute étrangère à Puccini et à ses librettistes; elle évoque les esclaves indiens et les prolétaires mexicains,et en quelque sorte, elle transpose ce récit de la ruée vers l’or vers l’époque des droits civiques. C’est sa morale qui transparaît ainsi, sa sagesse, sa conception de l’amour et de la tension entre fin et moyens, sa vision du monde où nul n’est tout à fait mauvais, ni tout à fait bon. Quelques maximes bien senties ponctuent le film, expression d’une morale chrétienne traditionnelle; ma préférée est « No cross, no crown ».

Le reste du musée est consacré à l’artiste José de Guimarães d’après qui le centre est nommé), en bas à ses tableaux et sculptures, dont les plus vives datent de son séjour dans l’Angola colonial des années 60, et en haut à sa collection de masques africains : peut-être suis-je le seul à voir une pointe d’ironie involontaire dans cet écart entre la « récolte » du haut, tentative d’une osmose multi culturelle et l’exposition d’Araújo, démonstration de son impossibilité face au colonialisme et au racisme. Trop peu, trop tard

Photos de Susana Pomba (Miss Dove), et de l’artiste

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