J’ai toujours préféré Sienne à Florence

Sano di Pietro, L'annonce aux bergers, 1450, tempera sur panneau, 54.2x68.8cm

Sano di Pietro, L’annonce aux bergers, 1450, tempera sur panneau, 54.2×68.8cm

en espagnol

J’ai toujours préféré Sienne à Florence, Sienne qui la première émerge du Moyen-âge, qui s’affranchit des ducs et des papes pour inventer la démocratie communale, et qui, ce faisant, invente aussi la Renaissance; Sienne qui, défaite par la peste, puis par les armes, pliera et sera soumise, mais qui auparavant aura connu deux siècles de gloire sans pareille. C’est cette période que l’excellente exposition du Musée des beaux-arts de Rouen illustre (jusqu’au 17 août, après Bozar à Bruxelles), montrant fort bien le passage du hiératisme byzantin à la perspective, d’abord maladroite et fuyante (voir par exemple les incohérences architecturales de la naissance de la Vierge de Cennino Cennini), puis de mieux en mieux maîtrisée. Les personnages figés deviennent humains, montrent leurs émotions, leur douceur souvent, et la narration se déploie peu à peu, d’abord sur les prédelles, puis dans l’espace même du panneau peint. Bien sûr, le voyage sur place est indispensable, pour voir tant de chefs d’œuvre intransportables, la mosaïque de la cathédrale et la Vierge en majesté (Maesta) de Duccio, le premier des Siennois.

Ambrogio Lorenzetti, Le bon et le mauvais gouvernement, 1338-1340, détail

Ambrogio Lorenzetti, Le bon et le mauvais gouvernement, 1338-1340, détail

Mais l’heureuse surprise à Rouen est que la fresque du bon et du mauvais gouvernement, peinte par Ambrogio Lorenzetti pour la salle du palais communal où se réunissaient les neuf magistrats de la cité, est reproduite ici à échelle plus réduite : pour la première fois depuis Aristote, s’affirme ici une morale essentiellement rationnelle et laïque. Il y a bien une petite tête de Christ dans les nuages et les trois vertus chrétiennes (Foi, Espérance et Charité) flottant autour de lui, mais ce sont des qualités civiles et civiques plus que religieuses qui triomphent ici : la Justice, la Tempérance, la Magnanimité, la Fortitude, la Prudence, la Paix, la Concorde, la Sagesse. Et le vieillard barbu qui trône au centre n’est pas Dieu le Père, mais l’allégorie du Bon Gouvernement. Pour le Conseil des Neuf, qui gouverne alors Sienne, le message est clair : c’est sur les valeurs civiles, laïques que l’équilibre de la cité doit se fonder, et non plus sur les seules valeurs religieuses et ecclésiales. Les médaillons célèbrent non point la théologie, mais les sciences nouvelles, géométrie, astrologie, grammaire, philosophie, dialectique.

Ambrogio Lorenzetti, Le bon et le mauvais gouvernement, 1338-1340, détail

Ambrogio Lorenzetti, Le bon et le mauvais gouvernement, 1338-1340, détail

Si, du côté du mauvais gouvernement, tout n’est que violence et désastre, en face, dans la cité florissante entourée d’une campagne prospère, dansent joyeusement ces dix personnages androgynes aux robes ornées de motifs étonnants, une des premières représentations d’une liesse populaire et impie depuis l’Antiquité.

Pietro Lorenzetti, Crucifixion, vers 1322, tempera sur panneau, 81.5x42.5cm

Pietro Lorenzetti, Crucifixion, vers 1322, tempera sur panneau, 81.5×42.5cm

Sans prétendre faire ici une recension savante, j’ai aimé la naïveté de la représentation des bergers de l’Annonce de  Sano di Pietro (en haut) accroupis auprès du feu devant leur parc à moutons dans un paysage toscan, tout autant que la force magique du vêtement rouge d’où émerge à peine le visage de la Madeleine au pied de la croix chez Pietro Lorenzetti, plein d’une charge dramatique et sensuelle, cependant que Luca di Tommé la représente, tout aussi écarlate et passionnée, à terre, baisant déjà ses pieds lors du repas chez le pharisien Simon.

Gano di Fazio, Scènes de la vie du Bienheureux Joachim PiccolomIni, vers 1310, marbre, 45x170cm, détail

Gano di Fazio, Scènes de la vie du Bienheureux Joachim PiccolomIni, vers 1310, marbre, 45x170cm, détail

Comme ici la narration est clef, une des plus curieuses scènes narratives se trouve sur un bas-relief en marbre de Gano di Fazio qui illustre la vie du bienheureux Goiacchino Piccolomini, moine épileptique, lors de trois de ses crises de haut mal. Dans la scène centrale, son mal le tord et le fait tomber, mais un de ses frères le retient dans un geste aussi élégant qu’une chorégraphie; la table bascule, mais, miracle, les plats, assiettes, cruches et verres ne tombent pas, mais restent sur la nappe devenue verticale. Ce pré-Spoerri ne suffit pourtant pas à canoniser le brave moine, qui resta bienheureux.

Francesco di Giorgio Martini, Suzanne et les vieillards, vers 1460, tempera et or sur panneau, 29.5x39.8cm

Francesco di Giorgio Martini, Suzanne et les vieillards, vers 1460, tempera et or sur panneau, 29.5×39.8cm

Francesco di Giorgio Martini, par contre, n’hésite pas à auréoler et donc à canoniser avant l’heure la jeune et frêle Suzanne, nue dans son bain, que les vieillards lubriques observent de derrière un buisson : déjà un vertueux prétexte pour représenter la nudité (il y a aussi -encore- Madeleine vêtue de sa seule chevelure suffisamment transparente, chez Giovanni di Paolo). En tout cas, les deux vieillards concupiscents sont intacts alors que bien des diables et méchants ont ici le visage martelé, signe de la dévotion des fidèles au fil des siècles.

François Rouan, Jardin / Marbre, 1976-1977, peinture à l'oeuf, huile et glacis sur toiles tressées

François Rouan, Jardin / Marbre, 1976-1977, peinture à l’œuf, huile et glacis sur toiles tressées, 188x145cm

La dernière salle de l’exposition recèle une belle surprise : François Rouan obtint il y a 40 ans l’autorisation de passer plusieurs mois sur un échafaudage devant la fresque du bon gouvernement, dont il fit alors un relevé. Il montre ici (ainsi qu’à Hautefort jusqu’au 11 novembre; très beau livre) des tableaux « tressés » inspirés par ce séjour ancien (ici un détail de la scène de danse montrée plus haut) devant lesquelles l’œil se perd, doute et imagine. Soudain Sienne devient présente.

 

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5 réflexions sur “J’ai toujours préféré Sienne à Florence

  1. kchalot82 dit :

    Bonjour ,enfin de retour Je vois que vs avez fait des émules puisque vs êtes lunettes rouges 1. Merci pour le commentaire de cette exposition qui vous donne envie d’aller la visiter.

    Aimé par 1 personne

  2. zurbaran dit :

    Ciao lunettes rouges

    Excellent article comme d´habitude

    Et un clin d´oeil en passant au magistral Piero de la Francesca à venir, à Boccaccio et ses fantasmes érotiques durant le règne de la peste en « Italie », aux traités sur l´art de la gouvernance des cités marchandes et banquières, faiseuses de futures reines de France, en pensant à ce « bon » Niccolo Machiavelli.

    L`Eglise romaine, omniprésente dans les structures de l´imaginaire de ce Moyen-âge touchant à sa fin, initie néanmoins l´ouvrage de sa propre « déconstruction », à travers la lubricité de sa présence moribonde, vieillards alléchés venant à peu près tenir ce langage: « Un tiens, donzelle au bain, vaut mieux que deux à confesse, tu l´auras », « ejaculatio praecox », mais dernier salon ou l´on cause, en préambule à la Réforme, plus virile, où le pasteur aura désormais « droit de cuissage » parmi les brebis égarées.

    Tutto bene, ragazzo.

    Aimé par 1 personne

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