Arles 3 : le vaste monde

Masahisa Fukase, série From Windows, 1974

Masahisa Fukase, série From Windows, 1974

en espagnol

Comme dans le passé, ces Rencontres sont très ouvertes sur l’international, et ce billet va parler de quatre ou cinq expositions particulièrement intéressantes de par l’ouverture qu’elles apportent hors de notre monde occidental clos. Tout d’abord, l’exposition de huit photographes japonais dans l’église Sainte-Anne (jusqu’au 30 août) est clairement dans le palmarès de tête de ces Rencontres, car son commissaire, Simon Baker, a l’intelligence ambitieuse de tenter de définir leur langage, « Another Language », ce qui fait leur unicité, leur spécificité. Je connais trop mal le Japon pour m’aventurer sur ce terrain, mais il y a en effet quelque chose de particulier dans cette église, quelque chose de pur, de fin, d’élégant, de sensible qui fonctionne comme un marqueur indubitable de la (de cette, plutôt) photographie japonaise. Cette approche de la photographie (en noir et blanc, bien sûr, exclusivement) comme un potentiel de langage (aux antipodes, suggère le catalogue, des idées d’un Szarkowski) se sent chez les photographes les plus aguerris de cette sélection, ceux qui travaillent autour de la danse et du théâtre comme Eikoh Hosoe, ceux qui errent dans la ville comme Masatoshi Naito ou Issei Suda (et, différemment, leur cadet, Kou Inose), ou ceux qui déclinent leur univers très personnel, Masahisa Fukase (l’homme qui ne photographia que son épouse, pendant des années jusqu’à leur rupture) ou Daido Moriyama et ses nus en huis clos. Ce dernier, d’ailleurs, étend sa pratique sous forme de ‘printing show’, livres toujours différents.

Sokio Nomura, série Another Black Darkness, 2009

Sokiko Nomura, série Another Black Darkness, 2009

Mais les deux photographes les plus étonnants de cette sélection sont les deux plus jeunes, dont les explorations formelles sont les plus audacieuses. D’abord, la seule femme, Sakiko Nomura, présente des images extrêmement solarisées, très sombres, où des corps féminins semblent émerger du néant. On n’y voit d’abord presque rien, jusqu’au moment où on réalise que, en regardant à travers le viseur ou sur l’écran du téléphone, les lignes deviennent plus discernables, les corps plus visibles (un peu comme , mais ne me demandez pas d’explication optique). Ancienne collaboratrice d’Araki, elle aborde différemment l’intime, avec moins d’humour, plus de sensualité, et l’obscurité aveuglante de ses photographies attire irrésistiblement.

Daisuke Yokota, Matter, vue d'exposition

Daisuke Yokota, Matter, vue d’exposition

Enfin, le benjamin, dans la première chapelle à droite en entrant, Daisuke Yokota, fait un travail tout aussi difficile d’accès et tout aussi fascinant : les murs de la chapelle sont tapissés de six rangées de feuilles noires où on devine des ombres estompées en gradations de gris au milieu de ce noir profond, mais, là, il est quasiment impossible de deviner ces formes. En dessous, des vitrines hébergent des journaux où on distingue des images plus claires, colorées, parfois discernables mais qui semblent avoir fondu : le papier est ça et là déchiqueté, de la cire semble envahir le tout, et on peine à voir ici un corps, là un arbre, de simples traces dans l’image. C’est un hymne à la matérialité de la photographie que je vois là, et aussi une archéologie mémorielle de la détérioration. Au fil des modifications qu’il leur fait subir, les images perdent leur qualité de représentation et deviennent des archives matérielles, des objets photographiques, des explorations aux marges de l’empire. Deux belles découvertes.

Ren Hang, ST

Ren Hang, ST

Du Japon à la Corée du Nord, avec le carnet de voyage et le film d’Alice Wielinga mêlant images de propagande et ses propres images, et à la Chine avec, dans les locaux de la section arlésienne du PCF (dans le Off, avec cette galerie) les images agréables du ‘sulfureux’ Ren Hang qui réalise des compositions très construites de graciles corps nus empilés, mêlés, entrelacés, d’un érotisme finalement plus poétique que sexuel. J’ai acheté son livre, dont la couverture est noire quand le livre est au frais, mais dans la chaleur d’Arles ou de Lisbonne, deux de ses photographies apparaissent en couverture.

Collection Wouter Deruytter

Collection Wouter Deruytter

L’exposition sur le Congo-Brazza de Alex Majoli et Paolo Pellegrin est, m’a-t-on dit, une commande; c’est en tout cas une belle immersion dans ce pays peu connu, faite avec empathie et chaleur. Continuons ce tour du monde, par l’Égypte ou plutôt par l’obsession qui a saisi le photographe Wouter Deruytter le jour où il a été invité à monter sur le Sphinx pour y photographier un restaurateur (l’accès au Sphinx étant interdit depuis longtemps aux touristes et visiteurs). Depuis ce jour, il collectionne les gravures et les photographies du Sphinx, des touristes et des militaires posant devant ou dessus depuis les débuts de la photographie. « La vue du Sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie » écrit Flaubert à Ernest Chevalier. Mais peut-être le Sphinx est-il une Sphinge ? Deruytter a pu pénétrer à l’intérieur, par une ouverture dissimulée sous sa queue, mais nulle photo de l’orifice dans l’exposition… Va savoir. Reste une belle exposition (jusqu’au 6 septembre) sur la photographie comme témoignage patrimonial, et surtout sur l’obsession du collectionneur (et, au cas où vous le croiriez, non, ce n’est pas Bonaparte qui a cassé son nez, ni les Mamelouks, ni Obélix, mais sans doute Mohammed Sa’im al-Dahr, un soufi offusqué par son paganisme, en 1378).

Ambroise Tézenas, Mleeta Reistance Tourist Landmark, Liban, boutique vendnat des souvenirs et des cadeaux en rapport avec la résistance, 2015

Ambroise Tézenas, Mleeta Reistance Tourist Landmark, Liban, boutique vendant des souvenirs et des cadeaux en rapport avec la résistance à l’invasion israélienne, 2015

Et pour finir ce voyage, un tourisme d’un genre un peu particulier, celui de l’horreur, de la catastrophe, de la désolation : Ambroise Tézenas a visité des lieux où des désastres passés sont aujourd’hui devenus des objets de visites, de voyages organisés. Il s’agit parfois de simple curiosité pour l’horreur, mais le plus souvent d’un dispositif de pouvoir utilisant la commémoration pour une réutilisation de la mémoire au service d’idées ou de politiques : Auschwitz en est sans doute l’exemple le plus frappant (et parfois aussi le plus controversé pour la récupération idéologique qui en est faite), mais l’exposition couvre aussi les génocides du Cambodge et du Rwanda, le massacre d’Oradour-sur-Glane, les désastres de Tchernobyl et de Katrina (à La Nouvelle Orléans), la répression dans les états baltes, le tremblement de terre du Sichuan, l’assassinat de JFK et les geôles au Sud-Liban. Je présume que nul n’approuve les crimes que ces lieux commémorent (encore que…), mais l’intéressant est surtout de s’interroger sur l’histoire et son récit, et la finalité de ce récit, au-delà de la morale élémentaire. L’ambiguïté de cette très intéressante exposition (et du catalogue que je n’ai pu que feuilleter) est qu’on ne sait trop si ce sont les visiteurs qui y sont mis en cause (touristes perversement assoiffés de visions de désolation) ou les pouvoirs politiques qui les mettent ici en condition afin de mieux les endoctriner, et c’est cette ambiguïté qui en fait tout l’intérêt, abolissant distinctions, tabous et proclamation de singularité (« notre catastrophe est unique, bien pire que la vôtre »). J’ai aussitôt pensé au film Khiam de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige sur la torture au Sud-Liban : quand, dans une nième invasion, l’armée israélienne détruit le musée établi dans la prison de la précédente invasion, faut-il ou non reconstruire le musée après le départ des envahisseurs ? Reconstruit-on une prison pour en faire un musée ? Comment préserver la mémoire ? Comment écrire l’Histoire ? Imaginez qu’on ait rasé Auschwitz, qu’on ait détruit Robben Island. Quelles images montrerions-nous ? Face à une Histoire qui se déroberait ainsi, face à ce terrain mouvant, faute de certitudes, que ferions-nous de ces images ? Comment retrouverions-nous la réalité, comment échapperions-nous au recouvrement sans fin d’une image par une autre ?  On ressort bien pensif de cette exposition, une des plus poignantes des Rencontres…

Photos Nomura et Yokota de l’auteur.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s