Arles 4 : l’exposition la meilleure, et la pire

Martin Gusinde, Ulen, le bouffon masculin, amusant les spectateurs du Hain (selk'nam)

Martin Gusinde, Ulen, le bouffon masculin, amusant les spectateurs du Hain (selk’nam)

en espagnol

Deux extrêmes : pour moi, la meilleure exposition des Rencontres est indubitablement celle des photographies de Martin Gusinde sur les peuples de la Terre de Feu (jusqu’au 30 août). Ce prêtre allemand séjourne à quatre reprises (à chaque fois entre trois et six mois, l’été) entre 1918 et 1924 en Terre de Feu où il réalise un travail ethnographique de terrain, qu’il publiera par la suite, sur les coutumes de trois peuples amérindiens (Selk’nam, Yamana et Kawesqar), et surtout sur leur structure généalogique et leurs rites d’initiation. Il développera une grande proximité avec deux de ces peuples, et sera lui-même initié. Au moment où ces peuples sont décimés par la colonisation et la maladie, et en danger de disparaître, Gusinde écoute,enregistre, étudie et témoigne. 200 photos environ sont présentées ici sur les 1200 conservées dans cet institut (qui en détient le copyright). Après Arles, l’exposition doit aller sur place, en Argentine et au Chili.

Martin Gusinde, Martin Gusinde postulant à la cérémonie d'initiation yamana, le Ciéxaus, 1920, détail

Martin Gusinde, Martin Gusinde postulant à la cérémonie d’initiation yamana, le Ciéxaus, 1920, détail

Pourquoi est-ce une excellente exposition ? Pour trois raisons. D’abord à cause de son auteur : ce n’est pas un anthropologue-fonctionnaire (comme, par exemple, ce fut souvent dans les colonies françaises), et, bien que prêtre, ce n’est pas un évangélisateur. C’est un témoin, humble et empathique, respectueux et curieux; un des peuples le surnomme « chasseur d’ombres». Il demande donc à être initié (et il fut alors un des tous premiers anthropologues au monde à faire cela), au prix d’épreuves physiques assez dures, mais aussi, peut-on supputer, de quelques doutes religieux sur la compatibilité entre ces rites et sa foi. Formé à l’anthropométrie, il commence par mesurer crânes et squelettes, dans la grande tradition d’alors de la comparaison des races; mais, s’il s’intéresse par la suite davantage aux hommes qu’à leurs mensurations, cet intérêt pour l’anthropométrie explique sans doute partiellement son protocole photographique, toujours frontal et très rigoureux. Une anecdote raconte que son intérêt pour les autres peuples lui vint du spectacle de zoos humains dans son enfance à Breslau.

Martin Gusinde, L'esprit Yincihaua et son masque phallique (Kawesqar)

Martin Gusinde, L’esprit Yincihaua et son masque phallique (Kawesqar)

Lui-même écrivit au sujet de ce travail : « J’ai essayé de me débarrasser de la pensée européenne, des valeurs de la modernité et de tout sentiment afin de capter, de comprendre un univers conceptuel particulièrement singulier ». Croyant d’abord aller à la rencontre du « bon sauvage », il est horrifié par les souffrances de ces peuples, leur extermination, et il dénonce véhémentement le génocide des Selk’nam.

Martin Gusinde, Le chaman selk'nam Ventura Tenenesk, qui conduisit la cérémonie du Hain en 1923

Martin Gusinde, Le chaman selk’nam Ventura Tenenesk, qui conduisit la cérémonie du Hain en 1923

Ensuite à cause des peuples étudiés, de leurs rites et de leurs mythes. Leurs peintures faciales et corporelles signent leur lignage ou leur statut. Les habits des Selk’nam sont des fourrures de guanaco, à peine taillées avec encore les traces des pattes ou de la tête, portées quasi négligemment, laissant souvent une épaule découverte, et Gusinde montre leur élégance.

Martin Gusinde, Elek, Angela Loij et Imshuta  lors de la parade Kewanix, dans en l'honneur de Tanu (Selk'nam)

Martin Gusinde, Elek, Angela Loij et Imshuta lors de la parade Kewanix, danse en l’honneur de Tanu (Selk’nam)

Le mythe originel Selk’nam est fascinant et, je crois, assez unique : autrefois les femmes dominaient le monde et les hommes étaient leurs esclaves, terrorisés par des esprits qui les persécutaient s’ils n’obéissaient pas. Jusqu’au jour où un homme découvrit par hasard que ces esprits terrifiants et cruels étaient en fait des femmes déguisées : les hommes alors se révoltèrent, massacrèrent toutes les femmes adultes, prirent le pouvoir, et dès lors, terrorisèrent les femmes par le même biais, se déguisant en esprits vengeurs (voir le texte d’Anne Chapman dans le catalogue, très sommairement résumé ici). Si d’autres sociétés ont été matriarcales, je n’ai pas souvenir, dans ma très modeste connaissance des mythologies, d’un autre peuple où un tel renversement de pouvoir soit le mythe fondateur.

Martin Gusinde, Koshménik (selk'nam), leurs peintures évoquent les ciels (territoires et lignées) auxquels ils appartiennent

Martin Gusinde, Koshménik (selk’nam), leurs peintures évoquent les ciels (territoires et lignées) auxquels ils appartiennent

Mais subsistent aussi quelques réminiscences du matriarcat ridiculisant le modèle masculin dominant : ainsi, l’esprit féminin Kulan est polyandre, et très libre. Ses maris cocus, les Koshménik (ci-dessus), sont moqués, vaincus par le pouvoir sexuel de la femme. Les rites sont souvent des rites initiatiques, de passage à l’âge adulte, et Gusinde documente l’initiation de deux jeunes gens en 1923 lors du rite du Hain. Ce sont  aussi des fêtes joyeuses pour tous, des danses pour la fertilité, le soleil ou la clémence du temps (ci-dessous).

Martin Gusinde, Danse des hommes selk'nam pour chasser la tempête et ramener le soleil

Martin Gusinde, Danse des hommes selk’nam pour chasser la tempête et ramener le soleil

Enfin, à cause de la qualité des photographies, dont beaucoup de portraits dans lesquels les hommes comme les femmes sont visiblement en confiance, à l’aise, dignes, graves et sévères. J’ai vu dans ces photographies une illustration de ce que l’historienne israélienne Ariella Azoulay a nommé le contrat civil de la photographie, un contrat entre photographe et photographié, où l’un ne domine pas l’autre, comme trop souvent (en particulier chez certains ethnographes occidentaux et assimilés, même lui, et a fortiori chez lui), mais où le respect et l’échange sont réciproques. Même si les photos de Gusinde peuvent évoquer celles de Curtis, il suit une approche très différente de celle du film de Curtis, un conte romantique présenté un soir au Théâtre Antique avec une musique de Rodolphe Burger. Ces Amérindiens nous offrent ici quelque chose que nous (tant le photographe que le regardeur) ne leur volons pas (la photo voleuse d’âmes). Gusinde ne s’intéresse guère aux objets, aux ustensiles, aux artefacts : ce qui compte pour lui, ce sont ces hommes et ces femmes, une anthropologie plus humaniste que matérielle. Il photographie les rites non comme des spectacles, du folklore, du pittoresque, mais comme une manifestation énigmatique de ces peuples, de leur mythes et de leur tentative de les maintenir envers et contre tout. On peut dire que nous sommes là devant une mise en scène, un théâtre immobile, une réalité parfois originelle et parfois rejouée pour l’ethnologue photographe. Peu d’expression de sentiments (une femme qui rit en aspergeant d’eau glacée une ronde d’hommes nus pendant une danse phallique), mais une constante dignité.

Martin Gusinde, Jeu pour effrayer les femmes (Yamana)  --------- Games to frighten the women. Yamana, 1919-1924. Courtesy of Martin Gusinde/Anthropos Institut/Éditions Xavier Barral

Martin Gusinde, Jeu pour effrayer les femmes (Yamana) 

Même cet enfant arborant une sorte de prothèse en bois dérisoire sortant de sa bouche et de son nez (d’après le cartel, son but est d’effrayer les femmes) est d’un imperturbable sérieux.

Martin Gusinde, Jeunes initiés "victimes" de Halahâches, l'esprit de l'inframonde, simulant la mort (selk'nam)

Martin Gusinde, Jeunes initiés « victimes » de Halahâches, l’esprit de l’inframonde (selk’nam)

Gusinde s’attache à nommer chacun des portraiturés et à indiquer ses liens de parenté, mais il respecte aussi les règles du rituel, ne donnant pas les vrais noms des porteurs de masques, mais seulement celui de leur personnage, et ne dévoilant rien de secret, conservant les mythes : ainsi, ces hommes nus dans la neige sont morts dans le mythe, peu importe qu’ils le soient vraiment ou non.

Martin Gusinde, Glacier de la cordillère Darwin, canal Beagle (territoire Yamana)

Martin Gusinde, Glacier de la cordillère Darwin, canal Beagle (territoire Yamana)

Gusinde photographie peu de paysages (à part les huttes d’initiation), mais, quand il le fait, ses photographies sont extrêmement bien composées, très pures, comme cette vue du Canal de Beagle où le glacier se déverse directement dans la mer.

Martin Gusinde, Hariette (Yamana)

Martin Gusinde, Hariette (Yamana)

Et aussi, raison suprême, parce que ces peuples inconnus, rejetés, méprisés, trouvent ainsi leur place dans le concert mondial. Même si, ici, on entend peu leur voix (pas d’écrits, et un seul enregistrement musical), ils sont présents, et nous les ‘écoutons’ à travers ces photographies : un étrange enchantement. Il faut signaler le remarquable catalogue, édité par Xavier Barral (par ailleurs initiateur et co-commissaire de l’exposition avec Christine Barthe du Quai Branly) où, entre autres, le texte d’Anne Chapman mentionné ci-dessus est éclairant.

Paolo Woods, Gabriele Galimberti, paradis fiscaux, vue d'expo

Paolo Woods, Gabriele Galimberti, paradis fiscaux, vue d’expo

Et la pire exposition alors, chroniqueur enthousiaste ? Ça tombe bien, elle est juste à côté, toujours dans le Palais de l’Archevêché, c’est celle sur les paradis fiscaux de Paolo Woods et Gabriele Galimberti. Comment cela, mais tout un chacun s’accorde à la trouver passionnante, elle est « plébiscitée par tous ceux que nous avons pu croiser » ! Elle m’a déplu tant dans le fond que dans la forme. Sur le fond, le discours se résume à « Ah tiens, l’an dernier on a dénoncé le réchauffement climatique, l’an prochain on fera l’inégalité entre les sexes, cette année, coco, les paradis fiscaux, c’est un bon sujet, ça va plaire à tout le monde, personne ne pourra oser critiquer notre dénonciation » (sauf un exilé fiscal, bien sûr…). Alors montrons toutes ces horreurs épouvantables : des rangées de boîtes à lettres ou de coffres-forts (que voilà une image forte !), des cours de finance à des élèves de 14-16 ans aux Îles Vierges (mon dieu, quelle horreur !), Bono qui, moins vertueux que ses dires, minimise ses impôts en osant établir le siège social d’une de ses sociétés aux Pays-Bas et de plus dans le même immeuble que des compagnies minières (quelle impudence !), et une prostituée philippine à Singapour (ci-dessus à gauche, un signe de plus de la dépravation de ce pays infernal). On rajoute quelques portraits de super-riches, on met tout ça en scène et ça fait du buzz. Le ridicule ne tue pas… Et en plus les photos sont nulles, banales et mal faites (au camphone ?)… Mais vive la bien-pensance !

 

Toutes les photos de Martin Gusinde (c) Anthropos Institute.
Photos 2, 4, 9 & 11 prises par l’auteur dans l’exposition.

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3 réflexions sur “Arles 4 : l’exposition la meilleure, et la pire

  1. Christina dit :

    Pas vu l’expo de Woods et Galimberti mais cette photo de la prostituée philippine a été pas mal montrée.
    Occasion supplémentaire de remarquer le caractère obligatoire de la femme nue dans un certain documentaire d’auteur, que ce soit sur le versant trash (cet affreux noir et blanc charbonneux devenu académique en 15 ans) ou sur celui du photoreportage haut de gamme à dispositif et sujets « lourds » (je me souviens d’exercices sur Auschwitz ou Hiroshima…).

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  2. MAUGER dit :

    Cher LUNETTES ROUGES 1)pourquoi ce 1 après LUNETTES ROUGES qq’un(e) a-t-il essayé de prendre votre place-blog- ,2) vs n’êtes pour moi pas un exilé fiscal mais un « optimisateur « fiscal -si je pouvais je ferais comme vs.Le seul point négatif c’est que vs rendez compte de moins d’expositions qu’avant. AMITIES Mauger

    [j’ai créé ce blog- miroir de celui du Monde il y a quelques mois seulement et https://lunettesrouges.wordpress.com/ existait alors, mais a été supprimé depuis. Changer aujourd’hui et tout déménager serait un peu compliqué]

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  3. Jean-Luc Amand Fournier dit :

    D’accord avec vous, l’exposition des photos de Martin Gusinde a soulevé beaucoup d’enthousiasme chez moi. Mais votre descente en flamme de l’exposition de Woods et Galimberti est plus qu’exagérée. À croire que vous avez traversé l’expo en courant. D’accord pour la banalité de certaines photos mais tout l’intérêt est le décalage entre le texte et l’image. Comment pouvez-vous aimer le travail de Taryn Simon et détester celui-là ? Et ce n’est pas un sujet choisi sur un coup de dès parmi les sujets d’actualité, ce travail représente 4 ans d’enquête avec des journalistes (voir le livre chez Delpire, je vous l’accorde, supérieur à l’exposition).
    Des fois, puisque je vous lis, je ne vous comprends pas.
    Jean-Luc Amand Fournier

    [Croyez-moi, j’y ai passé du temps, lu les cartels, vu les « décalages », feuilleté le livre en librairie, et je suis ressorti avec cette impression de vide sidéral. Quant au choix du sujet (« cette année, coco… »), je reconnais que ma phrase est ambiguë, elle concerne le choix des commissaires de montrer cette exposition, pas le choix des artistes de travailler sur ce sujet. Mais, sur ce blog, les désaccords sont les bienvenus, on n’est pas à ltdla.]

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