Le sel de la terre, le sel de nos larmes

Henrique Vieira Ribeiro, Sal, 2013

Henrique Vieira Ribeiro, Sal, 2013

en espagnol
em português

Ce sont de grandes photographies colorées abstraites, des photographies de pure matière où l’œil peine à reconnaître des formes discernables, à une échelle qu’on ne sait comment appréhender faute de repères : peut-être le ciel et des nuages un jour où le soleil rougeoie, peut-être une vue aérienne ou satellitaire d’un paysage sahélien écrasé par le soleil et où des rivières asséchées dessineraient une trame, peut-être une macrophotographie de la coupe d’un tableau en cours de restauration où les pigments anciens déclineraient leurs strates micronisées loin de toute représentation picturale. On saisit seulement qu’il est question ici de flux et de reflux, de formes fluides et entrecroisées, d’une alchimie colorée et d’une matérialité mystérieuse.

Henrique Vieira Ribeiro, Sal, 2013

Henrique Vieira Ribeiro, Sal, 2013

Henrique Vieira Ribeiro expose au Musée de Faro dans l’Algarve (jusqu’au 20 septembre; commissariat d’Andreia César) ces photographies-tableaux qui se révèlent être des vues des salines de la région : ce sont les traces du sel sur la terre que l’on voit ici, son empreinte sur le sol, sur la végétation, sur la vie. Ces étranges images sont soigneusement composées, harmonieuses dans leur incertain chaos. Comme pour les nuages de Equivalents, le cadrage ici n’a plus de sens : qu’y a-t-il hors du cadre, sinon la même prolifération anarchique, cancéreuse, la même métaphore du sel à la fois source de vie et de mort.

Henrique Vieira Ribeiro, Sal, chimigramme, 2013

Henrique Vieira Ribeiro, Sal, chimigramme, 2013

Mais il s’agit ici de photographie, et donc aussi de chimie photographique, sels d’argent comme chlorure de sodium. En contraste avec ces splendeurs colorées et flottantes dans lesquelles on plonge le regard en méditant, un autre mur présente des petits joyaux sombres délicatement encadrés : ce sont des chimigrammes (technique inventée par Pierre Cordier, lequel cite László Moholy-Nagy : « L’outil  principal du procédé photographique n’est pas l’appareil mais l’émulsion photosensible ») dans lesquels du sel a été ajouté avec d’autres produits sur le papier photographique exposé directement à la lumière, sans appareil ni agrandisseur, entraînant des réactions physico-chimiques imprévisibles, générant des formes organiques grisâtres encore plus éloignées de la représentation du réel. Certaines évoquent pour moi les très secrètes photos atomiques d’Harold Edgerton révélées par James Elkins : même tentative audacieuse d’aller au cœur de la matière, au cœur de la photographie. Car cette alchimie rebelle est aussi une exploration de l’essence même de la photographie.