Sommaire août 2015

[je recherche quelqu’un pour traduire mon blog en anglais (bénévolement) : me contacter via lenot.marc@gmail.com. Merci]

7 billets ce mois-ci.

3 août   : Walk & Talk : une exposition trompeuse
4 août   : Walk & Talk : sortir du White Cube
5 août   : Walk & Talk : Raquel André et ses amants d’une heure
6 août   : Retour au White Cube, mais dans la pierre noire (autour de Walk & Talk)
10 août : Le nez au vent, au Musée du Chiado
17 août : Présence du livre et disparition du texte (Lourdes Castro)
31 août : van Gogh et l’indépendance du dessin

 

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van Gogh et l’indépendance du dessin

Vincent van Gogh, Vieillard buvant du café, novembre 1882, 49x28.3cm

Vincent van Gogh, Vieillard buvant du café, novembre 1882, 49×28.3cm

en espagnol

en anglais

L’exposition de dessins de van Gogh à la Fondation van Gogh à Arles (vue entre deux expositions de photographies; jusqu’au 20 septembre) met l’accent sur un aspect moins connu du peintre et, en particulier, sur ses premières années d’apprentissage du dessin. Plutôt qu’une éducation artistique du nu académique, il collectionne les reproductions, découpe des gravures dans les journaux et se crée des albums de référence. Ainsi, ci-dessous, cette gravure de William Small, Brouillard de novembre à Londres, où le rendu du brouillard, de la fumée des torches et du souffle des chevaux créent une sorte de réalité flottante et ambigüe, et on peut l’imaginer fasciné par les lignes courbes et floues de ce dessin (comme il le fut aussi par les estampes et dessins japonais).

William Small, Brouillard de novembre à Londres, 1877, gravure sur bois, 22.4x30.2cm, publiée dans The Graphic Portfolio

William Small, Brouillard de novembre à Londres, 1877, gravure sur bois, 22.4×30.2cm, publiée dans The Graphic Portfolio

Le plus étonnant ici est sans doute la force de ses pièces les plus anciennes, dessins très sombres de mendiants et de paysans, de gens du peuple vers lesquels il va, de corps au travail ou au repos. Un des plus accomplis est sans doute (en haut) ce vieillard buvant du café à La Haye (1882) qu’on retrouvera un peu plus loin, lisant ou nous fixant dans son manteau miteux : l’obliquité (prémonitoire ?) de la chaise, la force des chaussures, la prise des doigts gourds et grossiers sur la tasse en font un dessin particulièrement frappant.

Vincent van Gogh, Le jardin de l'hôpital, Arles, mai 1899, 46.6x59.9cm

Vincent van Gogh, Le jardin de l’hôpital, Arles, mai 1899, 46.6×59.9cm

Que, par la suite, ces dessins soient plus fréquemment liés à des tableaux, esquisses ou, au contraire, œuvres « dérivées » a posteriori, que van Gogh se soit longtemps méfié de la couleur « dérangeante » dit-il pour se concentrer sur le dessin, que ses dessins arlésiens comme celui-ci du jardin de l’hôpital, apportent le même tumulte que ses tableaux tourmentés, l’exposition le montre amplement.

Vincent van Gogh, Portrait du Docteur Gachet, Auvers-sur-Oise, 15 juin 1890, eau-forte, 18x15cm

Vincent van Gogh, Portrait du Docteur Gachet, Auvers-sur-Oise, 15 juin 1890, eau-forte, 18x15cm

Enfin c’est l’occasion de voir sa seule eau-forte, faite par hasard le 15 juin 1880 quand il passe chez le Docteur Gachet et que celui-ci lui donne une plaque sur laquelle van Gogh dessin aussitôt le portrait de son hôte.

A côté, les expositions de Roni Horn (mais que font donc là ses cylindres de verre, aux antithèses du dessin ?) et de la japonaise Tabaimo font pâle figure. Très beau catalogue chez Actes Sud, qui publient aussi le catalogue d’une exposition confrontant van Gogh et Munch, pas encore vue.

Présence du livre et disparition du texte (Lourdes Castro)

Lourdes Castro, Lettres et deux maisons, 1962, coll. CAM Gulbenkian, détail

Lourdes Castro, Lettres et deux maisons, 1962, coll. CAM Gulbenkian, détail

en espagnol

Il peut être malaisé de faire (et de visiter) une exposition de livres d’artistes : vitrines malcommodes, une seule page visible, système de références difficile à expliciter,… Si l’exposition des livres de Lourdes Castro à la Fondation Gulbenkian (jusqu’au 26 octobre) échappe assez bien à cet écueil c’est sans doute dû aux talents conjugués de l’artiste (jeune femme vivace de 84 printemps) et du commissaire (Paulo Pires do Vale, à qui on doit l’excellent Pliure), mais c’est aussi, me semble-t-il, parce qu’il n’est pas seulement question ici de livre et de langage et de sens et d’illustration, mais aussi beaucoup question de signe et de tout ce qu’on peut faire avec des lettres quand on les traite comme des objets visuels manipulables. L’ambivalence est posée dès l’entrée : un tableau d’une femme lisant (« Que lit Marie-Alice ? »), et cette composition d’aluminium où, sous ces deux petites maisons, des lettres (et quelques autres signes, dont des boutons de veste) forment une frise aussi indéchiffrable qu’un texte d’une culture disparue, et sur laquelle l’œil, débarrassé de la nécessité de comprendre, erre et jouit de l’harmonie heurtée des formes.

Lourdes Castro, Ombres transparentes, 1967

Lourdes Castro, Ombres transparentes, 1967

Nombre de livres ensuite (dont, je crois, très peu ont déjà été montrés) ont comme prétexte la mode, la cuisine, mais surtout brodent autour de poèmes (Apollinaire, Rilke, Rimbaud, Helder,… et, litanie inattendue à répéter à voix haute, la généalogie de Jésus dans l’évangile de Mathieu, texte absurde aux sonorités enchanteresses), le plus souvent avec humour et tendresse. D’autres s’inspirent, thème récurrent chez elle, de l’ombre portée, signe à déchiffrer d’une réalité là projetée, et ceux là jouent souvent avec plexiglas ou rhodoïd. Certaines de ses « ombres » sont si fines, si délicates, si proches de l’objet projeté qu’on croirait voir des photogrammes, non point relevés d’ombre sur une surface passive mais empreintes de lumière sur un papier sensible.

Lourdes Castro, Avessos encadeaodos : Goethe, 1971

Lourdes Castro, Avessos encadeaodos: Goethe, 1971

Mais le plus fascinant ici est la disparition du texte et la consécration du livre comme simple objet physique : quelques livres minuscules, de quelques millimètres, sans texte ni images, sont ainsi de simples objets-livres. Et surtout les livres brodés : sur une première page apparaissent bien lisibles les mots, selon les livres, Sombra, Ombre, Goethe (ci-dessus), Alvess, l’idéogramme Kagé. Ensuite l’envers de cette page, la face cachée de la broderie, est repris sur la page suivante et modifié à son tour, puis l’envers de l’envers, et ainsi de suite, jusqu’à ce que, de page en page, le mot s’estompe, le sens disparaisse, les formes se déforment, avec, parfois un éclair de reconnaissance. Cette mutation, cette alchimie appliquée aux formes des lettres, cette transposition obstinée sont les signes d’une recherche sur le signe au delà du sens que, amoureux que je suis des écritures pour moi indéchiffrables, j’ai trouvée passionnante. Et la broderie de Lourdes Castro est bien plus vraie, radicale, rebelle et contemporaine que le crochet

Lourdes castro et Manuel Zimbro, Un Autre Livre Rouge, 1970, vue d'expo

Lourdes Castro et Manuel Zimbro, Un Autre Livre Rouge, 1970, vue d’expo

Enfin, la dernière salle présente un livre qu’elle fit avec son compagnon Manuel Zimbro à partir du livre rouge du Président Mao, ce monument de ceux qui furent jeunes et fous il y a 40 ans. Une centaine de pages aux murs autour du rouge, du sang à l’amour, du fruit au pouvoir, du jeu à l’interdit : de la politique et de l’ironie, de l’histoire et de la poésie. C’est décousu à souhait, et chaque page (qu’il faudrait revoir avec le Pastoureau à la main) fait rêver.

Photos de l’auteur, excepté la seconde.

Le nez au vent, au Musée du Chiado

Alberto Carneiro, La Forêt, 1978

Alberto Carneiro, La Forêt, 1978

en espagnol

Loin des polémiques qui ont récemment agité le milieu culturel lisboète à propos de la non-dévolution au Musée du Chiado des collections du Secrétariat d’état à la Culture, ma récente visite dans le nouvel espace du Musée m’a permis de découvrir l’exposition froide et anthologique d’une partie de ces collections (jusqu’au 12 juin 2016) : didactique, représentative (je crois), et sans passion, avec une scénographie du vide qui laisse respirer les pièces. Certainement par méconnaissance de cette scène artistique, je n’y ai guère vibré que devant la série d’Helena Almeida (en attendant son exposition à Serralves, puis au Jeu de Paume) et devant la Forêt de Alberto Carneiro, un rituel écologique païen en 24 ensembles photographiques, comme une communion entre son corps nu et un arbre.

Adriano de Sousa Lopes, Les ondines, 1908 162x274cm

Adriano de Sousa Lopes, Les ondines, 1908 162x274cm

Dans l’ancien bâtiment, quatre expositions : celle de la collection Caetano (jusqu’au 30 août) rebute d’emblée par l’accrochage aberrant de petites toiles à 5 mètres de hauteur, mais c’est sûrement une excellente collection et on y voit ensuite de beaux et sombres Jorge Molder, entre autres. Je dois avouer que je ne connaissais pas Sousa Lopes, dont une grande rétrospective est présentée ici (jusqu’au 8 novembre), et, dans des cas pareils, je dois me garder (comme on me l’a gentiment reproché à cette occasion) d’une approche trop parisiano-centrique, hautaine et snob envers la ‘périphérie’. Donc, avec toutes les précautions d’usage, et sans prétendre faire ici une recension d’historien d’art, j’ai d’abord vu des tableaux symbolistes puis impressionnistes bien faits, mais sans grande originalité, avec des jeux de lumière fort bien rendus, avec parfois des couleurs brutales dénotant une touche de fauvisme et des motifs bien classiques (sa femme, la mer, les pêcheurs…). Et puis, ainsi le nez au vent, j’ai commencé à m’intéresser à ses gravures, plus denses, plus aiguisées que ses toiles.

Adriano de Sousa Lopes, Bombardement aérien, nuit du 1er août 1918, Boulogne-sur-mer, 1918

Adriano de Sousa Lopes, Bombardement aérien, nuit du 1er août 1918, Boulogne-sur-mer, 1918

Jusqu’au moment où je suis arrivé aux salles consacrées à la guerre : peintre officiel du corps expéditionnaire portugais pendant la 1ère guerre mondiale, il sort alors de son confort bourgeois lisboète et se trouve confronté à l’horreur et à la beauté de la guerre (oui, la beauté, souvenez-vous de cette exposition où il n’aurait pas déparé). Ses gravures se colorent alors d’expressionnisme (tout comme les artistes allemands en face) et ses toiles deviennent des compositions très épurées, presque abstraites. Que ce soit son expérimentation picturale pour rendre au mieux des effets de feu et d’explosion quasi immatériels, ou que ce soit la transformation morale qui s’opère peut-être en lui face à ces spectacles, on a là une œuvre forte, dérangeante, presque révolutionnaire (un effet que la Grande Guerre a eu sur bien d’autres artistes d’ailleurs).

Adriano de Sousa Lopes, Ruines de l'église de Merville, 1918

Adriano de Sousa Lopes, Ruines de l’église de Merville, 1918

Voyez comment les projecteurs anti-aériens trouent la brume et la fumée dans cette scène de bombardements, voyez comment cette église détruite devient une sculpture déchiquetée et purement formelle.

Adriano de Sousa Lopes, Sable, 1922-1926

Adriano de Sousa Lopes, Sable, 1922-1926

L’étonnant est qu’ensuite Sousa Lopes revient à sa peinture sage, colorée, évanescente, refermant la parenthèse, oubliant ce qu’il a vu et surtout ce qu’il a appris (n’ayant pas lu le catalogue, ni autre chose sur lui, je m’aventure sans doute un peu trop quant à ses pensées, c’est seulement là mon exégèse). Je recherche en vain ensuite d’autres signes de cette modernité, de cette expérimentation; j’en trouve un, quand même, dans la manière dont le sable est peint sur cette toile de 1922/26 : une matière grumeleuse, fluide, délavée, aux antipodes de sa modération impressionniste. Cette parenthèse guerrière révolutionnairement créative, m’a fasciné; le reste, moins.

Patricia Corrêa, L'origine du monde 2, 2015

Patricia Corrêa, L’origine du monde 2, 2015

Au rez-de-chaussée (jusqu’au 5 septembre), un travail autour du corps et de sa représentation, par l’artiste portugaise vivant en Pologne Patricia Corrêa, 11 x Marie : une virginale robe blanche étalée au mur voisine avec une origine du monde (ici, bien floue…) cernée d’épingles nacrées, des portraits photographiques (tous féminins, nul homme dans cet univers marial) sont oblitérés, d’autres sont recouverts d’un vernis doré que le spectateur, soudain « activé », peut gratter, pour gagner, sinon le gros lot, en tout cas l’émoi devant un visage surgissant ainsi des limbes.

Patricia Corrêa, 11 fois Marie, 2015

Patricia Corrêa, 11 fois Marie, 2015

Il y a aussi des cœurs en cire, un poème, toute une construction autour de la mémoire. C’est, à mes yeux, un travail sur le mystère du corps féminin, son impossible pureté, d’Ève à la Vierge, et l’ambiguïté du désir dans nos mémoires.

Monica de Miranda, Hotel Globo, 2015, capture d'écran vidéo

Monica de Miranda, Hotel Globo, 2015, capture d’écran vidéo

Enfin, pour compléter cette visite, un film de Monica de Miranda, Hotel Globo (jusqu’au 27 septembre), autour d’un hôtel à Luanda, aujourd’hui décrépit (avec aussi une interview du petit-fils du fondateur, des plans d’une rénovation possible, et un petit livre) : sur deux écrans, une atmosphère moite, une évocation du modernisme colonial et un couple incertain. Au-delà du discours architectural et politique, une image atmosphérique de toute beauté.

Photos de l’auteur, excepté Les ondines et Monica de Miranda

 

 

Retour au White Cube, mais dans la pierre noire (autour de Walk & Talk)

Vue partielle du bâtiment d'Arquipélago, ph. José Campos

Vue partielle du bâtiment d’Arquipélago, ph. José Campos

en espagnol

Ce fut une usine d’alcool, puis de tabac, un édifice de pierre noire au bord de la mer. Des architectes de talent (eux et lui) en ont fait un musée tout à fait étonnant, mariant les vieilles pierres de lave avec des structures nouvelles tout aussi sombres en béton-basalte. Le centre d’art contemporain Arquipélago a ouvert ses portes il y a quelques mois; bibliothèque et espace de résidences sont encore un peu vides, la boutique a déjà un petit choix de livres d’architecture. L’espace théâtral Black Box est conçu selon une étonnante modularité, sans séparation entre scène et salle, entre acteurs et spectateurs; il m’évoque la vieille Schaubühne et aurait intéressé Bernard Blistène. L’ensemble, cube blanc cerné de noir, a à la fois une force indéniable et, disons, une forme d’humilité, de soumission aux œuvres (exposées ou performées), aux antipodes des musées de Frank Gehry par exemple.

José Nuno da Câmara Pereira, Fogo Frio / Terra de Lava, s.d. ph; Rui Soares

José Nuno da Câmara Pereira, Fogo Frio / Terra de Lava, s.d. ph. Rui Soares

L’exposition inaugurale (jusqu’à fin août) présente une sélection de pièces appartenant à la collection du Centre aux côtés de pièces prêtées par différents musées des Açores, autour du thème assez lâche du culte de l’Esprit Saint dans l’archipel, thème qu’on retrouve ici et là via des photographies et des objets historiques religieux ou laïcs liés à cette tradition. Dans le hall d’entrée, on est accueilli par cette œuvre de José Nuno da Câmara Pereira qui semble faite elle aussi de pierre volcanique, sable noir dans lequel s’inscrit la gestuelle du peintre (Fogo frio / Terra de lava) comme un raccourci de la géologie de l’île transformée par la main de l’artiste.

Bruno Pacheco, A pot of gold at the end of the rainbow, 2008-2009

Bruno Pacheco, A pot of gold at the end of the rainbow, 2008-2009

Suivent quelques pièces plus conceptuelles, dont la meilleure est sans doute cet arc-en-ciel de Bruno Pacheco, caisses de transport d’œuvres d’art enchâssées les unes dans les autres, avec leurs couvercles apposés au mur : là où l’arc-en-ciel touche le sol on trouve un pot d’or, ici sont les trésors. A côté, une belle sculpture murale très épurée de l’Argentin Nicolas Robbio, toute en tension et en équilibre.

Vue d'exposition. Pedro Valdez Cardoso Resort 2009. (et Lawrence Lemoana et Catarina Botelho)

Vue d’exposition. Pedro Valdez Cardoso Resort 2009. (et Lawrence Lemoana et Catarina Botelho)

Une salle suivante rassemble des pièces plus en rapport avec le monde : au centre, un radeau en toile de jeans de Pedro Valdez Cardoso, métaphore touristique et migratoire. Aux murs, de belles photographies de lieux vides, aux corps absents, par Catarina Botelho, et des Unes de journaux aux titres accrocheurs, faits en patchwork, par le Sud-Africain Lawrence Lemaoana.

Saïdou Dicko, Mosaïque Monde, 2009

Saïdou Dicko, Mosaïque Monde, 2009

Sur un autre mur, une longue litanie de petites photographies du Burkinabé Saïdou Dicko qui traque et récolte les ombres, vraies ou fausses, les silhouettes, les fantômes, et la manière dont ils occupent et marquent un territoire.

Ana Vieira, Vaso de Flores 1963

Ana Vieira, Vaso de Flores 1963

Les cellules au sous-sol combinent objets traditionnels et œuvres contemporaines. Dans une longue liste, j’ai retenu une vidéo de Rui Calçada Bastos montrant l’intérieur d’un vieux wagon avec le paysage défilant dans deux sens opposés (comme un pied de nez à la théorie de la relativité, ou un écho du jeune homme triste); et une autre vidéo de José Maçãs de Carvalho dont la main efface méticuleusement une photographie de Helmut Newton : la vidéo comme outil de destruction des images iconiques, aboutissement d’une réflexion complexe sur les images et la culture visuelle. Au bout d’un couloir, cette composition diaphane d’Ana Vieira, une fleur et son ombre portée flottant dans la gaze (d’elle aussi, à l’étage, cette vidéo stimulante).

Filipa César, Memograma, 2010, capture d'écran vidéo

Filipa César, Memograma, 2010, capture d’écran vidéo

Enfin, à côté de deux belles vidéos de Filipa César autour des salines de Castro Marim (l’une toute de sensualité gourmande, l’autre, plan fixe de ce mont de sel de l’aube au crépuscule, habitée par des récits sur la normalisation, la déportation, l’exil), j’ai fini ma visite avec cette vidéo absurde et drôle de Joao Onofre : comment maintenir un niveau à bulle horizontal pendant une chute libre en parachute. Un impossible équilibre ? En anglais, niveau à bulle se dit « spirit level » : on revient à l’esprit (saint)…

Joao Onofre, Untitled (levelling a spirit level in free fall feat), 2009, capture d'écran vidéo

Joao Onofre, Untitled (levelling a spirit level in free fall feat), 2009, capture d’écran vidéo

Au bout de ce parcours intéressant mais un peu décousu, et dont le sens global peine à émerger, au delà d’un panorama de la création contemporaine (surtout portugaise et lusophone : 30 des 35 artistes présentés) telle que représentée dans cette collection, on reste sous le charme de ce bâtiment encore peuplé de fantômes, et on se prend à rêver à des expositions qui sauraient entrer davantage en résonance avec ce cube blanc de pierre noire, comme Walk & Talk entre en résonance avec l’île et sa culture populaire.

Susana Mendes Silva, Ritual, 2006, capture d'écran vidéo

Susana Mendes Silva, Ritual, 2006, capture d’écran vidéo

Le même commissaire, João Silvério, présente aussi une petite exposition collective dans la seule galerie de l’île, Fonseca Macedo, qui fête ses quinze ans. Parmi les pièces présentées, la photo d’un fauteuil percé avec la bourre sortant de la fente, par Ana Vieira, deux dessins « de plage » de Pedro Cabrita Reis, une accumulation de bateaux en papier par Catarina Branco (dont les découpages de papier dans Arquipélago sont fascinants), et surtout une remarquable vidéo de Susana Mendes Silva montrant la main de l’artiste écrivant et réécrivant au crayon sur une feuille de papier ligné la phrase « my obsession leads to compulsion ». Passant et repassant sur les lettres avec une énergie inépuisable, elle se confronte à la feuille, la troue et la déchire : cet acharnement, cette obsession-compulsion mènent à la destruction, et peut-être, alors, à l’apaisement…

Voyage à l’invitation du festival Walk & Talk.

Photos de l’auteur excepté 1&2

Walk & Talk : Raquel et ses amants d’une heure

raquel andré

en espagnol

em português

Raquel André a eu 73 amants, 30 femmes et 43 hommes, entre 17 et 83 ans.

raquel_7C’est en tout cas ce qu’elle a affirmé en public, un soir, à la galerie de Walk & Talk (et qu’elle réaffirmera bientôt à Lisbonne, avec d’ici là, en principe, 27 nouveaux amants – dommage qu’il faille parler portugais, j’aurais bien candidaté). Chacune de ces histoires d’amour (excepté deux : un ex et quelqu’un dont nous ne saurons rien) a duré … une heure.

amantes-doc-820x547 wtL’artiste a, en fait, invité des personnes connues ou inconnues à passer une heure avec elle pour simuler une intimité amoureuse, à Rio, à Lisbonne et à Ponta Delgada. Chaque entretien s’accompagne d’une ou plusieurs photographies témoignant de manière directe ou indirecte de cette rencontre intime. Collectionnite obsessionnelle, intimité fictionnelle ou réelle : c’est à la fois un récit sur le manque et l’obstiné désir de le combler, sur la douleur d’absence que rien ne guérit, et une exploration des limites de la performance et de l’impossibilité d’en conserver la trace.

Raquel André, Collection d'amants

Raquel André, Collection d’amants, performance 29 juillet 2015, ph. walk&talk/Rui Soares

La projection des photographies s’accompagne d’une énumération divertissante des caractéristiques desdits amants, comme une comptabilité oulipienne :
– dix amants lui ont offert un présent;
– elle se souvient de l’odeur de cinq d’entre eux;
– elle a très bien entendu les battements de cœur de trente de ses amants;
– 43, fétichistes podophiles, ont photographié ses pieds;
– elle a échangé ses habits avec trois amants et pris un bain avec sept;
– un lui a demandé de lui dire les mots qu’il aurait aimé entendre dans la bouche de son ex;
– et si nous savons qu’elle a partagé le lit de 48 d’entre eux, et qu’elle aurait souhaité avoir une rencontre plus intime avec onze, elle a refusé de révéler combien étaient véritablement devenus ses amants à la suite ce ces rencontres.

mw-680Au delà du côté sentimental, psychologique et amusant de cette fictionnalisation, c’est le processus performatif qui fait surtout l’intérêt de ce travail, la tension entre l’éphémère et l’essentiel, et l’obsession quasi maladive du collectionneur. Mais ici, l’artiste semble toujours garder le contrôle, ne montre aucune faiblesse, ne se rend pas vulnérable : ce n’est au fond qu’un jeu, ou en tout cas elle le présente comme tel, sans s’aventurer sur les terrains plus dangereux qu’ont explorés une Marina Abramovic ou une Tracey Emin.

Voyage à l’invitation du festival

Walk & Talk : sortir du White Cube

Alexandre Farto (Vhils), Faja de Baixo 2012, ph. Vitor Belanciano

Alexandre Farto (Vhils), Faja de Baixo 2012, ph. Vitor Belanciano

en espagnol

Mais le festival Walk and Talk n’est pas seulement un lieu d’exposition, c’est avant tout la manifestation d’une volonté de sortir du White Cube, d’abolir les barrières autour de l’art ‘noble’, d’intervenir dans les quartiers. Ceci prend la forme de résidences et d’ateliers artistico-artisanaux sur le tissage, la broderie, la vannerie, la typographie, qui, je dois le dire, m’ont laissé un peu perplexe (mais je suis sans doute trop ‘high culture’…), et surtout d’art de la rue, d’art dans la rue, d’art public. Ces nombreuses œuvres murales sont de qualité inégale, mais à côté de peintures assez basiques et décoratives, on trouve aussi quelques pièces denses et créatives. J’ai aussi été surpris que, à une exception près (je crois, mais je n’ai pas tout vu), il n’y ait pas de pièces expressément politiques, alors que ce médium mural s’y prête d’ordinaire fort bien.

Doa, Ponta Delgada, 2012

Doa, Ponta Delgada, 2012

Une des œuvres murales les plus subtiles se remarque à peine, ce pourrait être simplement un ensemble de taches sur un mur dégradé. C’est en regardant de plus près et sous un certain éclairage, qu’on commence à y reconnaître des formes, des lignes, des cartes en fait, un archipel : mais si certaines îles açoriennes sont aisément reconnaissables, d’autres ne correspondent à rien de connu. L’artiste espagnole DOA a reconstitué un archipel imaginaire, où apparaissent non seulement les îles existantes, mais aussi celles qui, résultant d’une éruption volcanique, ont depuis disparu et dont ne subsistent plus aujourd’hui que des mentions dans de vieux grimoires, des légendes anciennes ou des vestiges archéo-tectoniques. Et ce travail sur la disparition des terres est lui même un travail de disparition : la lèpre du mur, l’humidité marine, le sel et le vent effaceront peu à peu cette œuvre éphémère, tout autant vouée au néant que le furent ces mystérieuses îles englouties.

Jacopo Ceccarelli (2051) San Roque, 2015

Jacopo Ceccarelli (2051) San Roque, 2015

Cartographique aussi, l’œuvre murale de Jacopo Ceccarelli, qui travaille sous le pseudo 2501 (et aussi ), était encore en cours de création quand nous y sommes passés. On y voyait, autour d’une carte dorée de l’archipel, une immense vague de courbes concentriques, comme la représentation de la mer dans des gravures médiévales. Mais ces cercles pouvaient tout aussi bien être la coupe du tronc d’un arbre très ancien, signe du temps autant que du lieu. Cette œuvre quasi abstraite, faite à main levée et intégrant quelques accidents, quelques coulures, apportait, au milieu de tant d’autres peintures trop évidentes, une densité inhabituelle. Notons aussi, dans une veine similaire tout aussi épurée, le travail « volcanique » de Maria Pedro Olaio et Joao Valente, assemblage de laves noires et de carreaux blancs sur un mur devant le musée (fermé).

Freddy Sam, rua da Solidariedade, Lagoa, 2015

Freddy Sam, rua da Solidariedade, Lagoa, 2015

Parmi les peintures murales plus figuratives, celle du Sud-Africain Freddy Sam est une des plus impressionnantes : dans un quartier de pêcheurs, rue de la Solidarité à Lagoa, elle représente trois jeunes hommes (qu’on peut rencontrer au port voisin), dans l’eau jusqu’aux cuisses, leurs regards divergents. Un fin trait doré relie leurs visages, les unit et les aveugle, transformant ces portraits individuels en figures universelles. C’est là un des meilleurs exemples de collaboration entre artiste étranger et population locale.

Alexandre Farto (Vhils), Ponta Delgada, 2011

Alexandre Farto (Vhils), Ponta Delgada, 2011

Mais bien sûr la star incontestée de ce chapitre est Vhils (Alexandre Farto), d’abord par sa manière (enlever plutôt qu’ajouter), ensuite par son implication avec les communautés locales (comme ci-dessus ces portraits de pêcheurs dans un bâtiment face à la mer). Dans les hauteurs de Ponta Delgada, il a transformé une maison bourgeoise en ruines en un portrait paisible et sensuel d’une femme aux grandes mains berceuses dans les bras de laquelle on peut se lover (en haut). Dans un petit port de pêche, zone de grande pauvreté, en plus des murs, il s’est confronté à un vieux bateau en bois de bric et de broc, y sculptant motifs géométriques et visages, lui redonnant une âme. Peut-être n’est-il pas totalement innocent que le bateau se nomme Leonardo, un autre esprit universel…

Alexandre Farto (Vhils), Rabo de Peixe, 2015, ph. Rui Soares

Alexandre Farto (Vhils), Rabo de Peixe, 2015, ph. Rui Soares

Ainsi va l’art public dans cette île, subsistant d’une année sur l’autre, toujours visible mais disparaissant peu à peu au gré des intempéries, et créant parfois dans les quartiers un lien étroit entre artistes et habitants.

Voyage à l’invitation du festival

Photos de l’auteur excepté 1&6