Mona Hatoum, cadenassée à double tour

 

Mona Hatoum, Keffieh, 1993-99, détail

Mona Hatoum, Keffieh, 1993-99, détail

en espagnol

en anglais

J’ai longtemps beaucoup aimé le travail de Mona Hatoum (au Centre Pompidou jusqu’au 28 septembre), ses premières performances audacieuses, son affirmation en tant que femme et Arabe, son utilisation du corps comme arme de travail, sa brutalité et sa sobriété. Et dans cette exposition, j’ai heureusement retrouvé dans certaines pièces ce souffle qui l’a longtemps animée. Je suis toujours aussi ému par son keffieh tressé de cheveux, ambiguïté sexuelle et tension entre résistance et quotidien, et par toutes les pièces où des cheveux (les siens ou ceux d’autres femmes) sont roulés, mêlés, tressés, en forme de bijoux, de bibelots, de tissus.

Mona Hatoum, Impenetrable, 2009

Mona Hatoum, Impenetrable, 2009

J’aime toujours autant ses œuvres dangereuses, cube impénétrable de barbelés coupants lévitant au dessus du sol (ci-dessus, le titre évoque Soto, bien sûr), clapier carcéral lumineux instable et inquiétant (ci-dessous), des œuvres qui semblent mettre en péril tant le spectateur que l’artiste, des œuvres qui évoquent la violence, la répression, l’exil, universellement. Je suis toujours incroyablement ému devant la vidéo Measures of distance, les lettres que sa mère lui écrivait défilant devant des plans fixes de sa mère sous la douche.

Mona Hatoum, Light Sentence, 1992

Mona Hatoum, Light Sentence, 1992

Mais… Mais cette rétrospective très complète, cette mise en perspective de son travail fait ressortir une triste évidence : Mona Hatoum s’est rangée, elle a choisi de se plier au marché, sans doute poussée par sa galerie, elle a choisi de faire de plus en plus d’œuvres agréables, séduisantes, illustratives, vendables, mais sans âme, sans profondeur, sans ambiguïté. Et nous avons donc là de très mignons lits de bébé en verre ou en fils d’acier tranchants, une râpe à fromage démesurée (ci-dessous), des ustensiles de cuisine électrifiés, des chaises cousues ensemble ou dotées de poils pubiens, des cartes du monde en tapis ou en billes de verre (très joli, d’ailleurs…), et bien d’autres œuvres qui sentent le procédé, la répétition, le filon, le marketing, le cadenas bien posé sur son ancienne liberté insolente.

Mona Hatoum, Grater Divide, 2002

Mona Hatoum, Grater Divide, 2002

C’est très décevant de voir une grande artiste se plier ainsi au marché, tomber dans la facilité, devenir, comme dit Anne Malherbe, « propre et sans odeur ». Ça va jusqu’à sa biographie, où elle n’est désormais plus Palestinienne, elle est « Britannique née de parents palestiniens » : une forme de reniement. C’est triste.

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2 réflexions sur “Mona Hatoum, cadenassée à double tour

  1. J’ai eu exactement la même impression de « lissage » du travail dans les dernières salles, on dirait que c’est sous-traité à des designers. C’est très pédagogique pour voir la différence entre ce qui vient des tripes et ce qui sera accepté à la FIAC.

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