Giordano Bruno, ou le droit de penser différemment

[je recherche quelqu’un pour traduire mon blog en anglais (bénévolement) : me contacter via lenot.marc@gmail.com. Merci]

Giordano Bruno, ph. Joao Manoel Ribeiro, Global Images

Giordano Bruno, ph. Joao Manoel Ribeiro, Global Images

en espagnol

Une fois n’est pas coutume voici un billet sur un opéra (le 4ème, je crois, après Médée, Kiefer et Tristan & Yseult). Qui n’est pas sensible à la figure de Giordano Bruno, philosophe et savant condamné par l’église (condamnation toujours en vigueur, d’ailleurs, réitérée par Jean-Paul II…) et brûlé vif sur le Campo dei Fiori en 1600 ? Davantage qu’un savant défendant ses thèses, c’est un homme qui s’élève contre le pouvoir, contre l’ordre (Ordine ! c’est le premier mot que prononce le premier inquisiteur ici), un homme qui récuse le dogme. Quelques années plus tard, Spinoza fut en butte au même obscurantisme religieux (mais d’une autre religion, tout aussi contraignante) : ce qui compte, plus que la substance de ses idées, c’est le droit de penser différemment, ce droit qu’ont récusé et que récusent encore aujourd’hui tous les pouvoirs dogmatiques, les systèmes de pensée, les idéologies dominantes (c’est, me semble-t-il superficiellement, la différence entre Bruno et Galilée, ce dernier défendant ses idées plus que son droit à la différence). Bruno défend l’infini contre l’enfermé, l’universel contre le communautaire : il est encore pertinent aujourd’hui. Relisant sa biographie, je réalise que le « déclencheur » fut sa lecture d’Érasme à 26 ans, jeune théologien dominicain, ce qui mena à son exclusion, à sa vie nomade, à ses nombreux traités et, au final, à sa condamnation.

Giordano Bruno, ph. Philippe Stirnweiss

Giordano Bruno, ph. Philippe Stirnweiss

Oui, certes, tout cela est bien beau, mais comment en faire un opéra ? Comment traduire des idées philosophiques  en musique, en voix, en mouvements ? L’écueil aurait été de faire un banal opéra à thème, dont on imagine aisément l’ennui. La réussite de ce Giordano Bruno (et de ses auteurs : musique de Francesco Filidei, livret de Stefano Busellato, mise en scène d’Antoine Gindt, direction musicale de Peter Rundel) est de traduire les idées en musique et en mouvement. Les scènes alternent entre épisodes vécus menant à son procès et à son supplice, et passages philosophiques.

Giordano Bruno

Giordano Bruno

Le spectateur peut approcher la partie narrative comme il ferait avec tout opéra, admirant la mise en scène, le jeu des acteurs, la dramaturgie, et des critiques bien plus qualifiés que moi en ce domaine en parleront sûrement bien mieux au fil des représentations futures. En spectateur peu sophistiqué (et musicalement assez ignare face aux subtilités de la composition), j’ai particulièrement goûté la scène orgiaque du carnaval vénitien, très réussie chorégraphiquement, et la scène finale du bûcher, où le chanteur jouant Bruno, le baryton Lionel Peintre, est dénudé et enduit d’une sorte de goudron, à couper le souffle. On s’étonne de la voix de fausset du pape, le contre-ténor Guilhem Terrail, qui ne chante que trois minutes, mais trois superbes minutes (son zucchetto ressemble beaucoup à une kippa), et une des singularités est la présence, non d’un chœur, mais de douze solistes, chacun jouant sa partition (avec, m’a-t-il semblé, un léger plus pour les femmes). La violence des interrogatoires de Bruno par les inquisiteurs est extrême, et se traduit en paroles, en gestes et en musique (très, voire parfois trop, expressive). Peut-être est-ce parfois un peu simpliste, mais c’est très fort.

Giordano Bruno

Giordano Bruno

Mais ce sont, à mes yeux, les six scènes philosophiques qui font de cet opéra une oeuvre à part, six scènes où ses théories sur l’infini, sur les quatre éléments, sur le changement perpétuel, sur le plaisir, sur la cosmogonie et sur le bien suprême, toutes hérétiques bien sûr, sont, non pas exposées, mais traduites en mouvement, en son, en vision : il existe une infinité de Terres et de soleils, Jésus n’était qu’un mage, Marie n’était pas vierge, et autres hérésies insupportables, qu’il présente comme des hypothèses philosophiques et non des dogmes, et qu’il abjure en vain. La sixième scène m’a particulièrement touché : alors que Bruno est transféré par l’Inquisition de Venise à Rome, les solistes/choristes vont et viennent, chantant (en italien) « nous allons et nous venons, nous passons et nous revenons, ce qui est nôtre nous devient étranger, ce qui nous est étranger devient nôtre ». L’harmonie entre ses idées et cette représentation est alors à son maximum.

Giordano Bruno

Giordano Bruno

La première mondiale a eu lieu il y a quelques jours à la splendide Casa da Musica de Porto. Prochaines représentations à Strasbourg, Reggio Emilia et Milan, puis en avril 2016 à Gennevilliers et Caen.

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Une réflexion sur “Giordano Bruno, ou le droit de penser différemment

  1. B.Traven dit :

    Merci pour ce compte-rendu. Je conseillerai la lecture à « mes » étudiants et les encouragerai à aller voir.
    Vous avez raison de souligner la différence entre Le Nolain et Galilée. Il se trouve que l’un fut bel et bien brûlé, tandis que l’autre coulât des jours tranquilles après ce qui fut, non pas un procès, mais une controverse, certes musclée, mais Galilée, sans rien renier, ni sans avoir jamais prononcé ‘ e pur si muove » en sortit libre.

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