De la poussière dans ma tête

Man Ray / Marcel Duchamp, Elevage de poussière, 1920 (1964), 24x30.5cm

Man Ray / Marcel Duchamp, Elevage de poussière, 1920 (1964), 24×30.5cm

en espagnol

in English

Il y a deux manières de visiter l’exposition Dust au BAL (jusqu’au 17 janvier). La plus sérieuse est de lire auparavant le long texte (70 pages) du commissaire David Campany, (ou de l’emmener avec vous dans les salles d’exposition, on dirait qu’il est conçu pour cela puisque son petit cahier se détache du catalogue, essentiellement composé d’images), et de regarder chacune des images présentées en ayant à l’esprit l’argumentation de Campany ; c’est une démonstration solide, érudite, brillante et plutôt bien écrite, au bout de laquelle vous serez à peu près convaincu que ce fameux Élevage de poussière (dont désormais vous saurez tout, tous ses tirages, toutes ses parutions, et ses attributions à l’un ou à l’autre des deux compères) est non seulement la clef de voûte de toute l’exposition, mais aussi de toute l’histoire de la photographie, voire de l’histoire de l’art dans son ensemble, jusqu’à Hemingway et Cage, carrément. Vous ne vous demanderez plus ce que fait telle image dans l’exposition et quel est son rapport avec la photo de Man Ray / Duchamp, vous aurez la réponse, tout est expliqué, analysé, élucidé, démontré dans ce catalogue. Vous en sortirez un peu groggy, estomaqué, pas forcément convaincu par un capillotractage parfois affirmé, peut-être pas plus intelligent, mais certainement plus informé.

La bibliothèque de Holland House à Kensington, Londres, après un raid aérien, 1940

La bibliothèque de Holland House à Kensington, Londres, après un raid aérien, 1940

Ou bien vous pouvez choisir la paresse, le dilettantisme, vous contenter du vernis de culture que vous avez acquis çà et là sur Le Grand Verre et sur cette photo, et simplement vous laisser aller à la poésie de la poussière, à sa persistance invincible et à son incongruité presque élégante. Vous pouvez, sans nécessairement gloser sur les rapports complexes entre Bataille et Duchamp, sourire en lisant le premier imaginer la Belle au Bois Dormant sous une couche de poussière, et frémir à son idée d’une apocalypse de femmes de ménage (« grosses filles – bonnes à tout faire » dans le texte) qu’il prévoit un jour vaincues dans cette lutte inégale contre la poussière et nous livrant alors aux pires terreurs nocturnes. Vous pouvez admirer le flegme d’intellectuels londoniens sous le Blitz feuilletant des livres couverts de la poussière mortifère des bombes dans une bibliothèque désormais à ciel ouvert. Vous pouvez être ému par Pompéi et Hiroshima, deux catastrophes éminemment poussiéreuses, ou étonné par l’accoutrement et les pratiques des habitantes du MidWest luttant contre les tempêtes.

Tempête de poussière, Etats-Unis, 1935-37, photo de presse

Tempête de poussière, Etats-Unis, 1935-37, photo de presse

Vous pouvez vous laisser doucement perturber (et, croyez-moi, c’est une certaine forme de vertige ou d’ivresse qui va alors vous saisir alors) par des photos que vous ne comprenez pas de prime abord (d’autant plus que les cartels sont plutôt mal placés, absents ou illisibles au ras du sol), dont les images ont un aspect dérangeant, étrangement inquiétant car, si vous y distinguez bien des formes rectilignes, structurées, et d’autres fluides et moutonneuses, vous n’avez aucune idée de leur échelle : est-ce une vue aérienne d’un désert ou d’un champ, ou est-ce une banale surface domestique sur laquelle le ménage n’a pas été fait ? Est-ce une vue aérienne du désert irakien pendant la guerre du Golfe de Sophie Ristelhueber ou est-ce une micrographie cristalline de Laure Albin Guillot ? Est-ce un tapis brosse ou un champ de blé ? La réflexion sur l’échelle, sur la perception de la taille, est d’ailleurs, à mon avis, la grande absente de cette exposition, qui, à tant parler d’histoire, oublie un peu la géographie et l’échelle des représentations.

"Les surprises de l'objectif. Tapis-brosse ou lainage bouclé ?", VU, n°397, 23 octobre 1935

« Les surprises de l’objectif. Tapis-brosse ou lainage bouclé ? », VU, n°397, 23 octobre 1935

 

L’autre sujet sur lequel, même avec le catalogue en main (en fait, non, je ne l’ai lu que de retour chez moi, mais, l’ayant maintenant fait, j’irais sans doute revoir l’exposition avec un œil neuf, si j’en trouve l’occasion), l’autre sujet, donc, qui aurait pu être plus amplement couvert, c’est le cadrage. Certes, on apprend que l’Élevage de poussière a été présenté en deux versions avec des cadrages différents, mais on aimerait, plus largement, une réflexion sur l’effet du cadrage sur une image de poussière : accentuer l’effet de désorientation, de vertige, ne plus laisser de signes localisateurs, ni haut ni bas, ni gauche ni droite (un peu comme les photos de nuages de Stieglitz). Dans plusieurs des images présentées, l’artifice est à l’oeuvre, et il aurait pu être mieux décodé.

Eva Stenram, Per Pulvere Ad Astra, 2007, 23x34cm

Eva Stenram, Per Pulvere Ad Astra, 2007, 23x34cm

Enfin, si cette exposition vous stimule, cessez de passer l’aspirateur chez vous, laisser moutons et cendres s’accumuler joyeusement, abdiquer dans la lutte contre la déesse poussière, vivez comme des nomades qui montent et démontent leur tente au milieu des tourbillons de sable. C’est, à sa manière, ce qu’a fait Eva Stenram (déjà découverte  comme détourneuse de codes), qui, ayant stocké sous son lit des négatifs (donc analogiques) de photos (numériques, provenant de la NASA) de la planète Mars et s’étant abstenu de tout ménage, les a ressorties quelques mois plus tard pour les tirer (Per Pulverem Ad Astra : par la poussière jusqu’aux astres) : la planète rouge est comme apprivoisée, domestiquée par ces peluches blanches si légères, si élégantes, elle en deviendrait quasi habitable. Je vous souhaite du plaisir dans cette exposition, un plaisir d’émotions et de sensations, autant qu’un plaisir intellectuel : « sic itur ad astra » (Énéide, chant IX, vers 641).

Photos 2, 3 & 4 de l’auteur.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s