De São Paulo à Porto (et de Jérusalem à São Paulo)

Qiu Zhije, Maps, 2015 (détail)

Qiu Zhije, Maps, 2015 (détail)

en espagnol

em português

Un certain nombre des œuvres présentées à la dernière Biennale de Sao Paulo sont montrées actuellement à Porto, à la Fondation Serralves (jusqu’au 17 janvier). Un ensemble assez décousu, mais c’est inévitable, et le titre fourre-tout le justifie. Quelques pièces spectaculaires, comme les immenses cartes murales de Qiu Zhije, mélange de tradition cartographique chinoise et d’imaginaire topographique moderne. Beaucoup de travaux politiques, dont la majorité prend des formes très banales, vidéos de témoignage, pompeuses reconstitutions, murs de posters. Si on sourit devant les instructions aux policiers infiltrés dans les manifs (changez de chaussures !) de Gabriel Mascaro, si on revoit avec plaisir des pièces anciennes de Cildo Meireles (Zero dollar) ou de Leon Ferrari (Pétition pour abolir l’enfer), on ne remarque vraiment que deux des installations dans ce registre, la vidéo multi-fenêtres du collectif Chto Delat ? dont la forme discursive est aussi innovante que le propos semble un peu convenu, et surtout le labyrinthe visuel de Voluspa Jarpa.

Voluspa Jarpa, Historias de aprendizagem, 2014

Voluspa Jarpa, Historias de aprendizagem, 2014

A partir d’un matériau de rêve, des documents déclassifiés des services secrets brésiliens et américains, l’artiste chilienne a su éviter l’écueil commun d’une présentation didactique banale : elle a réalisé des transparences, des fantômes de ces documents en plexiglas transparent et les laisse flotter dans l’espace. A nous de prendre le temps, de tenter de les déchiffrer alors que leurs lettres sont désormais translucides, que leurs mots s’échappent dans l’air, que nous cherchons désespérément un fond sombre devant lequel nous pourrions lire ce rapport de la CIA ou cette note diplomatique. Mais il n’y a pas de fond, pas de repère, pas de lecture facile, pas de visite guidée, pas de pensée prémâchée, pas d’art prêt à consommer. Cette installation est dix lieues au-dessus de ses voisines.

Yael Bartana, Inferno, 2013

Yael Bartana, Inferno, 2013

J’attendais beaucoup du film Inferno de l’israélienne Yael Bartana, que je suis depuis presque dix ans, et dont j’avais beaucoup apprécié la trilogie polonaise, mais cette fois-ci j’ai été déçu tant dans la forme que sur le fond. Résumons l’argument : le troisième Temple hébreu est reconstruit et va être inauguré.. mais à São Paulo. Il y a là (hélas) moins d’invraisemblance qu’on ne le croirait de prime abord : une certaine Église Universelle du Royaume de Dieu (une secte pentecôtiste évangéliste parmi les plus florissantes) a réellement reconstruit là-bas le Temple de Salomon, en important même à grands frais des pierres de Jérusalem ! Le film de Bartana, un « pre-enactment » (disons, une utopie/uchronie), montre l’inauguration de ce temple et, lors de cette inauguration, sa destruction par un incendie. Kitsch est le mot qui vient à l’esprit devant l’esthétique de ce film, les si beaux et si cool paroissiens, le si charismatique évêque androgyne (en fait une drag queen très connue au Brésil), la menorah et l’arche arrivant par hélicoptères, la si émouvante musique, la joie hollywoodienne des fidèles et, quand l’incendie éclate, leur panique tout aussi hollywoodienne, et le travail sommaire des maquilleurs pour figurer blessés et morts. Bon, mais cette esthétique grand-guignolesque aurait pu fonctionner si elle avait été intelligemment mise au service d’un discours : Bartana aurait pu s’intéresser au mythe religieux (comme elle a si bien su se pencher sur le mythe sioniste dans beaucoup de ses précédents films), elle aurait pu travailler sur la croyance et la crédibilité, ou, plus politiquement, sur le messianisme des évangélistes et leur soutien inconditionnel à Israël, elle aurait pu mettre en filigrane les dynamiques de pouvoir inhérentes à toute religion, elle aurait pu démonter les mécanismes historico-passéistes qui fondent les relations de pouvoir et de domination dans son pays, et l’instrumentalisation à leur service de l’archéologie et de la reconstitution historique orientée, elle aurait pu nous éclairer sur les dissensions internes qui amenèrent à la chute des deux autres Temples et leur pertinence aujourd’hui, en somme elle aurait pu nous emmener sur tant de pistes de réflexion sans pour autant faire un film à thème (et elle a précédemment montré qu’elle savait fort bien le faire). Mais nous n’avons rien de tout ça ici, juste des scènes de foule aimablement filmées, et cette phrase de l’artiste refusant tout engagement au delà de sa banale constatation : « cette tentative de créer une réalité utopique porte sa propre destruction en soi ». Décevant. La menorah est sauvée des flammes, mais l’artiste semble être tombée dans un marais. Attendons de voir son prochain projet

Photos 1 & 2 de l’auteur

Advertisements

Une réflexion sur “De São Paulo à Porto (et de Jérusalem à São Paulo)

  1. zurbaran dit :

    Ciao Lunettes Rouges

    Bonne année.

    De nouveau à vous suivre après une longue période de diversion dans d´autres domaines. un intérêt porté à l´intelligence artificielle, et aussi un travail d´écriture forcené en langue anglaise, une partie importante de mon travail.

    Vous connaissez probablement les « christian zionists » de John Hagee aux states et de leur rôle dans l´élection de « dubya » Bush?

    On peut se pencher, ludiquement, selon Wittgenstein, sur ces énoncés du roman national israélien, la production du messianisme spécifique de l´époque où les « intellectuels » juifs, réduits en esclavage, à Babylone, érigent le sens, à travers une construction de leur identité en tant que juifs, en une écriture partant d´un imaginaire reposant sur un exode de l´Egypte.

    Naissance à partir d´une matrice égyptienne où apparaissent, inconsciemment, et en repoussoir,
    l´historicité du monothéisme d´Akhenaton, et sa rejection par les gardiens du polythéisme ancien. Les limites du cadre identitaire se déterminent donc par une multiplicités d´actes, les interdits, afin de reproduire cette schize, « nécessaire » au temple, entre le sacré et le profane, sa légitimité et sa pérénnité, en tant que « Loi ».

    Hasta luego

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s