Wolfgang Tillmans, Photos de l’entre-deux

Vue d'exposition

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Wolfgang TillmansSerralves jusqu’au 25 avril) est un homme des limites, des frontières, des espaces ouverts et des ambiguïtés, un homme de l’équilibre, parfois précaire, entre-deux. Beaucoup de ses photographies ici sont indécises, entre le jour et la nuit, entre le ciel et la mer – ou est-ce le sol ? Tout ici ou presque est atmosphérique, intangible, indéfinissable, oscillant entre liquide et gazeux. Peu de lignes droites, excepté l’horizon, tout sinue, tout est fluide. Est-ce un nuage ou une vague, est-ce la traînée d’un avion à réaction, ou tout cela n’est-il qu’illusions, que fabrications dans la chambre noire (puisque l’artiste jure ses grands dieux qu’il ne photoshoppe pas).

Wolfgang Tillmans, Colour Space, 2014

Wolfgang Tillmans, Colour Space, 2014

Tout  baigne aussi dans la couleur, pure, fusionnelle, des tons pour lesquels il faudrait inventer de nouvelles appellations. Et on se réjouit de voir, au fond de l’exposition, ce diagramme de couleurs exposé comme une œuvre en soi, cet outil du processus ainsi magnifié comme la palette du peintre.

Wolfgang Tillmans, Italian Coastal guard flying rescue mission over Lampedusa, 2008

Wolfgang Tillmans, Italian Coastal guard flying rescue mission over Lampedusa, 2008

Parfois la réalité pointe, le référent surgit dans l’image, on reconnaît un signe, souvent mystérieux, à peine explicité par le cartel. Ainsi, en petit format (que dès lors on regarde différemment), cette lumière qui perce les nuages, comme une manifestation divine dans les catéchismes illustrés de mon enfance, se révèle-t-elle être en fait un faisceau lumineux (une poursuite, dit-on, je crois, au théâtre, mot fort approprié ici) d’un avion (ou d’un hélicoptère) des Garde-Côtes italiens à la recherche de bateaux de migrants près de Lampedusa. Car il est question aussi de politique et de réfugiés ici, avec un cimetière de bateaux dans cette même île et quelques autres signes ici ou là. Mais le plus souvent, le référent nous échappe : quel est donc cette péninsule vue d’avion, sans autre indication ? Et « le plus bel endroit où j’ai jamais été » restera pour toujours perdu dans une brume d’altitude : quelques arbres, des terrasses, des rochers, où sommes-nous ?

Wolfgang Tillmans, Nova (détail), 2015

Wolfgang Tillmans, Nova (détail), 2015

Mais aussi, où sommes-nous devant ces vagues immenses, ce tableau géant ne montrant que de l’eau agitée par le vent, et rien d’autre, à peine une bande grise en haut, ciel sans doute, ou peut-être terre au lointain ? Ce n’est qu’un moment saisi, des gouttes suspendues, de l’écume, des brisants, mais chaque centimètre carré de cette immense photographie est un tableau en soi, une plongée dans cette matière ondoyante. Toujours des formes molles, nuages ou vagues, insaisissables, informes ; et parfois même une impossibilité de distinguer le haut du bas.

Wolfgang Tillmans End of broadcast VII, 2014

Wolfgang Tillmans End of broadcast VII, 2014

Plongée dans la matière aussi que cette grande photographie incompréhensible, pixels argentiques poussés à l’extrême et rassemblés dans un champ incertain, investigation au plus profond de l’image, jusqu’au moment où on lit que Tillmans a photographié l’écran d’un vieux téléviseur dans une chambre d’hôtel à Saint-Petersbourg : du numérique à l’argentique, du modeste écran au tableau mural, du vestige soviétique à la post-modernité triomphante.

Wolfgang Tillmans, Moonrise (Sundance Camp), 2011

Wolfgang Tillmans, Moonrise (Sundance Camp), 2011

Frontières du goût aussi, qu’il n’hésite pas à franchir pour se plonger dans un kitsch douteux : j’avais peu aimé son exposition de photos aléatoires à Arles. Autant ses images dépouillées sont fascinantes, autant celles plus réalistes souvent déçoivent. La beauté de son travail  est fragile et l’émergence d’un simple signe trop convenu peut venir la perturber. Je suis saisi ici du même doute qu’à Arles devant la banalité des vues depuis les hublots d’un avion, devant les tons criards d’un quelconque petit déjeuner très British qui détonnent au milieu de cette douce et sourde grisaille, devant l’accrochage trop évident d’une photo de lune au plafond, ou devant cette lune marine si ordinaire (encore qu’on puisse alors songer à Munch…). Comme si Tillmans voulait délibérément rompre les codes, un peu comme les peintures couillardes de Cézanne ou la période vache de Magritte, et faire ainsi ressortir la fragilité de son esthétique.

Wolfgang Tillmans, Lacanau Sunset 1987 (photocopie laser)

Wolfgang Tillmans, Lacanau Sunset 1987 (photocopie laser)

C’est dans l’ensemble un jeu avec notre perception qui reste dans le cadre d’une pratique photographique standard : pas d’expérimentation avec l’appareil ou le processus photographiques ici. À l’exception de ses photocopies de jeunesse, qui furent comme une tentative d’épuiser l’image par sa grossière reproduction : de ce coucher de soleil à Lacanau, ne restent plus que quelques lignes grises sur une feuille de papier, son essence peut-être. Et ces photographies de l’entre-deux sont aussi des investigations de l’essence même de l’image.

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