Montrouge : découvertes

Marwan Moujaes, 40 jours de deuil, 2015, vidéo

Marwan Moujaes, 40 jours de deuil, 2015, vidéo

en espagnol

Plutôt de mettre l’accent (comme beaucoup) sur les changements de scénographie (un peu de sobriété après Matali Crasset), de présentation (entre une succession de stands mono-artistes et une exposition plus thématique) et d’accessibilité (les cartels sont épouvantables, bas et écrits en toutes petites lettres) – du mieux et du moins bien, et une inutile polémique entre deux bons commissaires -, je préfère, comme toujours, vous parler des artistes que j’ai découverts. Une fois de plus à Montrouge, je me trouve plutôt décalé par rapport aux choix des jurys : passe encore pour les chuchotements d’Anne Le Troter, et pour la déconstruction d’une cuillère par Clarissa Baumann, mais comment peut-on choisir de primer une vidéo pixelisée d’eau qui coule qui me semble être à l’art ce que Muzak est à la musique, un somnifère aseptique ? et une caravelle portugaise construite avec des rebuts ? Et, pour continuer ma grogne, passons sur les phrases habituelles du type « interroger notre mode de pensée, celui d’une civilisation aux technologies avancées » et sur un dialogue pompeux et creux entre poète, oracle, gardien et roi, et allons à ce qui m’a plu.

Camille Llobet, Voir ce qui est dit, 2015, deux vidéos

Camille Llobet, Voir ce qui est dit, 2015, deux vidéos

D’abord, le très intelligent et beau travail sur le langage et la traduction de Camille Llobet, que j’avais déjà remarquée il y a quelques années : dans la première de ses deux vidéos, on passe de la musique au signe, dans la seconde, du signe au mot, le tout à travers des gestes. Un chef d’orchestre dirige une répétition avec fougue, sa gestuelle est des plus expressives, mais on n’entend pas la musique, ni ne voit les musiciens (seul le bout d’un archet apparaît parfois). Aux côtés du chef, une jeune femme n’entend pas non plus la musique, elle est sourde, peut-être perçoit-elle des vibrations résonnant dans son corps même, mais surtout elle voit les musiciens jouer devant elle et elle traduit la scène par des gestes, puisque ce n’est qu’ainsi qu’elle sait s’exprimer, des gestes, des mimiques qui font écho à la gestuelle plus technique et codifiée du chef. Cette réinterprétation de la jeune femme est désordonnée, émotionnelle, baroque, elle est chargée d’énergie, mais aussi très égocentrée : alors que les bras du chef s’ouvrent et englobent en eux l’orchestre, ceux de la jeune femme sont plus fermés, plus ramassés, davantage pour son plaisir solitaire. Lui émet, elle reçoit; entre eux deux, les interprètes, justement, c’est-à-dire ici les musiciens, leurs gestes et leurs sons. Et, nous, tout aussi sourds devant ce film muet, croyons entendre la musique… (certains plus experts que moi reconnaîtront peut-être même la musique).
La seconde vidéo est une tentative de traduction en mots de la gestuelle de la jeune femme, qui semble, pour mieux exprimer son émotion, avoir pris quelques libertés avec les codes de la LSF : un interprète de LSF tente donc, en voix off, de mettre en paroles ce que la jeune femme signe, non sans hésitations, quasiment une lecture commentée de ce qui a été signé. C’est à la fois un travail très sensuel, où les corps sont très présents et ne peuvent laisser indifférent, tant les émotions sont fortes, et une réflexion complexe sur la traduction, le passage, ce qui s’y perd et ce qui s’y enrichit.

Maha Yammine, Obus, 2015

Maha Yammine, Obus, 2015

Ensuite deux artistes libanais, tous deux venant de l’école de Valenciennes : Marwan Moujaes a filmé les éruptions solaires pendant 40 jours, la durée du deuil pour des enfants tués en Syrie (en haut). Maha Yammine, elle, a disposé au sol, à peine visibles, des petits tas de sable fragiles qui pourraient être des ogives d’obus, ou, tout simplement, des bouteilles : une oeuvre fine et discrète, de jeu et de destruction, à côté d’autres trop bavardes.

Golnâz Pâyâni, Oasis, 2015, livre d'artiste

Golnâz Pâyâni, Oasis, 2015, livre d’artiste

Quelques autres encore : le projecteur cinématographique avec une bande perforée de Rémi Amiot, comme un signe de respiration, ainsi que sa machine à photocopier automatisée enregistrant les fantômes ambiants; le travail méthodique de Thomas Merret sur la lumière et sa décomposition; les églises caucasiennes de Romain Kronenberg confrontées à des immeubles en construction en Turquie, sous l’égide d’une métaphore entre Dieux et Titans. Et enfin, le livre très précieux de l’artiste d’origine iranienne Golnâz Pâyâni, qui reprend en creux les frontières de tous les pays du monde, uniformisés à l’échelle, du plus compact au plus morcelé : 196 contours dentelés, vers la disparition, vers l’invisibilité. C’est visiblement une artiste à suivre…

Voici donc mes coups de cœur : assez politiques (je ne le remarque qu’après coup), assez moyen-orientaux (Liban et Iran), assez féminins, mais surtout des travaux d’interprétation, de transmission, chargés de sens plus que d’effet.

Photos 1, 2 & 3 de l’auteur.

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