Revisiter l’histoire de la photographie (2. Elysée)

Israel Arino, Les enfants centenaires, 2013, ambrotype sur verre humide, 50x50cm

Israel Arino, Les enfants centenaires, 2013, ambrotype sur verre humide, 50x50cm

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Autant l’exposition au MAMVP est basée sur la vision différente d’un artiste sur la photographie, autant celle au Musée de l’Elysée à Lausanne, première exposition conçue par sa nouvelle directrice Tatyana Franck, est fondée sur une étude méticuleuse des collections et des techniques. Les titres d’ailleurs sont éloquents, l’un poétique et allusif, la boîte de Pandore, l’autre formel et paradoxal, la mémoire du futur. Dans la jolie villa que le Musée de l’Elysée quittera dans quelques années pour un nouveau bâtiment audacieux, dû à une agence portugaise hors du commun, près de la gare (et les habituels grincheux rétrogrades parisiens sont allés cracher leur habituelle bile au bord du Léman) dans un ensemble muséal qui a reçu son nom de baptême la veille du vernissage, on découvre d’abord une revisite de techniques anciennes au sein le laquelle dialoguent des photographies anciennes sorties des réserves et des œuvres contemporaines d’artistes réutilisant ces techniques. Contrairement à Paris, l’accent est mis aussi sur la matérialité de l’image, sa texture, sa vétusté éventuelle, son côté physique, au point qu’un laboratoire présente un dispositif permettant de voir les photographies en trois dimensions (une invention qu’on s’attendrait plutôt à voir dans un musée de sculpture).

John Dugdale, Mourning Tulips, 1999, cyanotype, 25.4x20.32cm

John Dugdale, Mourning Tulips, 1999, cyanotype, 25.4×20.32cm

Daguerréotypes, collodion humide, tirage sur papier ciré, ambrotypes et ferrotypes, cyanotypes, camera obscura, hologrammes sont autant de techniques clairement expliquées (il y a d’ailleurs dans le catalogue un entretien avec Anne Cartier-Bresson, experte en la matière) et permettant de découvrir les trésors cachés du musée. Dans ces premières salles, des artistes contemporains utilisent à nouveau ces techniques obsolètes, mais la plupart ne font que cela, un exercice de nostalgie technique plutôt qu’une réinvention, parfois avec humour (comme les cassettes de Chris Marclay), parfois en tentant de retrouver un peu de la mystique ancienne (comme les « spirites » d’Israel Arino, en haut), mais à de rares exceptions dans une approche plus respectueuse que contestatrice. On notera toutefois les cyanotypes de John Dugdale, photographe américain quasi aveugle, un hologramme de James Turrell, et surtout les expérimentations de Loris Gréaud, seul véritable innovateur de cet ensemble contemporain.

Loris Gréaud, The Unplayed Notes, 2016, vue partielle

Loris Gréaud, The Unplayed Notes, 2016, vue partielle

Loris Gréaud a transformé les salles du musée mêmes en chambres noires, éteignant toutes les lumières et se contentant de capter directement sur des plaques sensibles la faible lumière provenant des interstices : pas de représentation, pas d’objectif, pas de visée, simplement une empreinte d’un esprit des lieux, une saisie des fantômes flottant là, une série de photos mystérieuses et indéterminées présentées dans un étroit couloir.

Oscar Munoz, Ante la Imagen, 2008, six gravures sur miroir, chaque 15.24x10.8cm

Oscar Munoz, Ante la Imagen, 2008, six gravures sur miroir, chaque 15.24×10.8cm

L’étage est bien plus intéressant, car y sont regroupés des artistes contemporains qui, eux, remettent en cause les normes, bousculent les règles et ne respectent rien. La photographie, une image pérenne et éternelle ? Oscar Munoz reproduit sur des miroirs le premier autoportrait de l’histoire, celui de Robert Cornelius, mais il ne fixe pas son image : le portrait va se dégrader au fil du temps, sous l’impact de l’air et de la lumière, la surface va s’oxyder, la mémoire, cet archétype de la photographie, va s’effacer, la photographie, objet précieux de collection à préserver avec soin, va disparaître et perdre toute valeur. Dans la même veine, Mark et France Scully Osterman (plus bas) ne fixe pas une photographie de la tombe de Talbot, et sa détérioration est documentée par une rangée de polaroids faits deux fois par semaine, pour documenter cette mort photographique.

Idris Khan, Homage to Bernd Becher, 2007, 49.8x39.7cm

Idris Khan, Homage to Bernd Becher, 2007, 49.8×39.7cm

Autre postulat, la photographie a permis de décomposer le mouvement (Muybridge), de créer des séries (les Becher), de promouvoir l’unicité. Quoi de plus jouissif que d’aller à contre-courant, de superposer des dizaines de photographie de gazomètres des Becher ou d’hommes en mouvement de Muybridge pour en faire une seule image générique, une recomposition de ce qui fut décomposé, individualisé, un ensemble flou mais global, créant le commun au détriment de l’unique, c’est ce qu’a pensé Idris Khan.

Joan Fontcuberta, Googlegram Niépce, 2005, 120x160cm

Joan Fontcuberta, Googlegram Niépce, 2005, 120x160cm

La photographie est numérique aujourd’hui, omniprésente, banalisée. Alors, se disent deux rebelles, Joan Fontcuberta et Andreas Müller-Pohle, partons de la photographie la plus iconique qui soit, la mère de toutes les photos, le Point de Vue du Gras et soumettons-la au traitement numérique, l’un par assemblage (de toutes les images Google en réponse à la requête « photo »), l’autre par déconstruction numérique et saturation informatique. D’autres encore jouent avec ces postulats de représentation, Vik Muniz et le chocolat, Pierre Cordier et le chimigramme, Patrick Bailly-Maître-Grand et la transparence (il n’y a guère que JR reprenant une photographie de Man Ray dont on se demande ce qu’il fait en si bonne compagnie).

France Scully osterman et Mark Osterman, View from Talbot's Grave, 2016, dessin photogénique, 12.7x12.7cm

France Scully Osterman et Mark Osterman, View from Talbot’s Grave, 2016, dessin photogénique, 12.7×12.7cm

A l’heure où la photographie analogique se meurt doucement, certains se complaisent dans la nostalgie et la célébration anachronique de techniques anciennes; d’autres – et ce sont ceux que je préfère – résistent comme de dérisoires et élégants dandys en jouant à perturber le système, à récuser les règles, à photographier hors du cadre. Peut-être inventent-ils ainsi de nouvelles formes de résistance à l’ordre dominant. En tout cas, ces remises en question sont bien agréables, et l’intérêt de cette exposition vient aussi beaucoup de la découverte de la possibilité d’une telle posture.

Photos 3, 4 & 7 de l’auteur

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2 réflexions sur “Revisiter l’histoire de la photographie (2. Elysée)

  1. John Dugdale … magnifique photographe que je découvre sur votre article. Je voulais le reposter en partage sur mon blog, mais je ne vois aucun lien pour le faire. Est-ce impossible depuis cette page ?
    Merci pour vos découvertes et vos présentations. Un plaisir.

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