Le péché, la folie et le crime

Disciple de Jérôme Bosch, L'escamoteur, après 1496, 53,7x65,2cm, Saint-Germain-en-Laye, Musée municipal, fermé au public

Disciple de Jérôme Bosch, L’escamoteur, après 1496, 53,7×65,2cm, Saint-Germain-en-Laye, Musée municipal, fermé au public

en espagnol

Des deux expositions sur Jérôme Bosch, celle à Bois-le-Duc et celle à Madrid, je n’ai pu voir que celle du Prado. La concurrence entre les deux est palpable, à qui montre le plus d’œuvres originales, qui questionne les attributions des tableaux de l’autre, qui découvre une oeuvre inconnue ou qui envoie des piques à l’autre dans les essais du catalogue. Peut-être celle de Bois-le-Duc était-elle plus scientifique, celle de Madrid plus grand public, je ne sais.

Atelier de Jérôme Bosch, Triptyque de l'Ecce Homo, vers 1500, 79,4x37,9, 73x57.2, 79,7x36,8cm, Boston, Museum of Fina Art

Atelier de Jérôme Bosch, Triptyque de l’Ecce Homo, vers 1500, 79,4×37,9, 73×57.2, 79,7×36,8cm, Boston, Museum of Fine Art

En tout cas, c’est un bonheur de voir ces tableaux, de s’émerveiller, d’être sans cesse en train de découvrir tel détail, telle composition, même si on a déjà vu beaucoup de ces œuvres. Restent à découvrir des œuvres de l’atelier ou d’autres qui enrichissent le contexte. Ainsi, à l’entrée, après une vue de Bois-le-Duc vers 1530 tout à fait fâchée avec la perspective, un triptyque du Musée de Boston montrant l’Ecce Homo et provenant de l’atelier de Bosch : au milieu des faces grimaçantes des Hébreux insultant le Christ, un homme noir, coiffé d’un chapeau à languettes bleues, se détourne du spectacle et semble nous regarder en coin. Le Christ, au dessus des marches, semble flotter, comme si ses pieds ne touchaient pas le sol. De la robe noire de la donatrice agenouillée à droite émerge un bébé emmailloté (mort-né ?). Rien de vraiment boschien ici, à part les trognes des Juifs, ni monstre, ni démon,et pourtant, déjà une inquiétante étrangeté.

Jérôme Bosch, Adoration des Mages, vers 1494, 133x71, 2x 135x33cm, Prado, Madrid

Jérôme Bosch, Adoration des Mages, vers 1494, 133×71, 2 fois 135x33cm, Prado, Madrid

L’Adoration des Mages du Prado est bien moins théâtrale que celle du MoMA et moins intime que celle de Philadelphie (sont-elles toutes authentiques ? Les avis divergent), mais, outre les paysans qui dansent au loin et l’Antéchrist qui pointe son nez dans la hutte, on s’amuse de voir à gauche Saint Joseph assis devant un feu et faisant humblement sécher les langes du bébé tout en se retournant vers nous.

Jérôme Bosch, Visions de l'au-delà, la montée des bienheureux vers l'empyrée, détail, 88,5x39,8cm, Venise, Accademia

Jérôme Bosch, Visions de l’au-delà, la montée des bienheureux vers l’empyrée, détail, 88,5×39,8cm, Venise, Accademia

Bien sûr, on reste longtemps devant les tentations de Saint-Antoine (de Lisbonne, du Prado et de Kansas City), sujet en or pour l’imagination débridée de ce grand moraliste que fut Jérôme Bosch, toujours prompt à dénoncer le péché et le crime. Bien sûr on admire une fois de plus la vision éthérée du paradis céleste dans le quadriptyque de Venise, tunnel de lumière dans lequel flottent des âmes asexuées, à peine soutenues par des anges. Bien sûr, on se délecte de l’érotisme du Jardin des Délices, merveille sensuelle dénonçant les péchés de chair et les exposant crûment pour le plaisir de chacun (excellent essai de Reindert Falkenburg dans le catalogue espagnol), et on y goûte la présence de quelques femmes noires au milieu de ces carnations si blanches.

Disciple de Jérôme Bosch, Mendiants et invalides, 1520-1540, dessin, 28,5x20,8cm, Albertina Vienne

Disciple de Jérôme Bosch, Mendiants et invalides, 1520-1540, dessin, 28,5×20,8cm, Albertina Vienne

Nef des fous, meule de foin, extraction de la pierre de la folie, escamoteur (rarement exposé depuis son vol par Action Directe, sans doute un choix révélateur de la part de Rouillan; et de plus désormais dés-attribué; en haut), table des sept péchés capitaux, l’œil ne se lasse pas, l’esprit virevolte, l’imagination se déchaîne. Mais comme je m’en étais aperçu à la lecture du livre de Taschen, Bosch, aussi extravagant paraisse-t-il aujourd’hui, était bien dans le style de son époque. Pour preuve à Madrid, cette feuille de dessins d’un de ses disciples, conservée à l’Albertina, représentant une trentaine de mendiants, aveugles, invalides en tout genre, qui sont en fait des modèles, des patrons qu’un artiste peut ensuite réutiliser dans son tableau : plusieurs sont marqués d’un signe distinctif, comme si le peintre (ou son client) avait ainsi fait son choix. Documents pour artistes, en quelque sorte…

Trois livres :
– le catalogue raisonné chez Actes Sud, une somme énorme (600 pages), extraordinairement bien documenté, clairement le livre de premier choix : le Bosch Research and Conservation Project a fait le ménage dans les attributions douteuses, et ce site complète fort bien le livre. Ce livre a l’intelligence de ne pas seulement exposer les critères techniques d’attribution, matériaux, états de conservation, …, mais aussi de les remettre en perspective dans un excellent chapitre « Qu’est-ce qu’un Bosch ? », aux antipodes des habituelles pédanteries (note déontologique : livre offert par l’éditeur)
– le catalogue madrilène (en espagnol ou en anglais), dont les deux premiers essais semblent  avoir été écrits davantage pour des actes de colloque scientifique que pour un catalogue d’exposition, mais les autres, plus thématiques, sont très intéressants, en particulier Falkenburg sur le Jardin des Délices et Larry Silver sur l’enfer;
– le catalogue boisien (entre autres, en français), éclairé et pédagogique, avec beaucoup de photos de détails.

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Une réflexion sur “Le péché, la folie et le crime

  1. Merci pour ce compte-rendu. Juste un mot pour renvoyer vers une série d’émissions de France Culture sur Bosh, avec une interprétation très intéressante de Frédéric Elsig sur le Jardin des délices qui serait à comprendre comme une mise en scène, dans le panneau central, du monde tel qu’il serait sans le péché originel ; lorsque le panneau infernal de droite ne serait justement pas l’enfer, mais le monde réel, soumis aux conséquences du péché : l’enfer, c’est ici.
    http://www.franceculture.fr/emissions/un-autre-jour-est-possible/dans-l-atelier-de-jerome-bosch-25-le-jardin-des-delices

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