L’anti-Parr et autres scènes de guerre (Arles 1)

Don McCullin, Couple prenant le thé

Don McCullin, Couple prenant le thé

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Jusqu’il y a deux ans, les Rencontres d’Arles subissaient une overdose de Martin Parr (et de quelques autres…). Ce fut donc un bonheur que de voir, comme toute première exposition cette année, à peine arrivé, celle dans l’église Sainte-Anne consacrée à Don McCullin. Quel rapport ? Eh bien, ce n’est pas le photographe de guerre qui est présenté là (sinon dans une vitrine centrale avec des magazines), mais une autre facette que, pour ma part, je ne connaissais presque pas. McCullin en photographe plein de tendresse et d’empathie pour ses sujets, McCullin qui parvient à décrire le quotidien de SDFs londoniens sans voyeurisme, sans mépris ni distance, McCullin qui photographie la classe moyenne britannique sans morgue, sans moquerie hautaine (comme Parr nous y avait habitués).

Don McCullin, The Guvnors, Finsbury Park, London, Great Britain, 1958

Don McCullin, The Guvnors, Finsbury Park, London, Great Britain, 1958

Voyez ce vieux couple prenant son thé au lait, voyez la manière dont cette image est empreinte de tendresse et de respect. Regardez l’empathie de McCullin avec les gens ordinaires de Finsbury ; le gang des Guvnors en costume cravate qui marque son territoire et les jeunes blasés devant un striptease bas de gamme, une bière à la main.

Don McCullin, Mare près d’une colline fortifiée datant de l’âge de bronze, Somerset, 1988

Don McCullin, Mare près d’une colline fortifiée datant de l’âge de bronze, Somerset, 1988

Ces photographies sont toutes ou presque des chefs d’œuvre d’équilibre, de composition, de jeux d’ombres et de lumière. Il y a là des paysages du Somerset, ciel aux nuages en fuite, terre gorgée d’eau, arbres solitaires : chacune des photographies de cette série est une harmonie paisible et grave, remarquablement composée.

Don McCullin, protest

Don McCullin, protest

L’autre élément qui m’a frappé chez McCullin (peut-être du fait de ces chorégraphes) est le jeu des corps : il y a là des corps verticaux durs, regroupés, uniformes, fondus dans un ensemble, comme ces policiers ; et (plus bas) il y a des corps mous, relâchés, abandonnés au sol, ayant perdu toute structure, toute existence sociale, pour n’être plus que des rebuts aux yeux de la société, des clochards étendus au sol.

Don McCullin, East Berliners watch construction of the Berlin Wall, Germany, August 1961

Don McCullin, East Berliners watch construction of the Berlin Wall, Germany, August 1961

Deux travaux de reportage dans cette exposition : celui sur la construction du Mur de Berlin montre non pas tant la construction même que les réactions des Berlinois à ce moment. Ici, ceux de l’Est regardent une dernière fois à l’Ouest, avant que le Mur ne ferme leur horizon, et cette image est, là aussi, empreinte d’une empathie triste comme on en voit peu (hors Gilles Caron, par exemple).

Don McCullin, Homeless man, London, 1969

Don McCullin, Homeless man, London, 1969

Enfin McCullin est retourné au Moyen-Orient pour y photographier Baalbek et Palmyre en temps d’accalmie : mais les ombres noires sur les temples sont bien menaçantes.

Yan Morvan, Siège de Sarajevo, 5 avril 1992-25 février 1996, 2014

Yan Morvan, Siège de Sarajevo, 5 avril 1992-25 février 1996, 2014

Revenir sur les champs de bataille après la bataille, c’est aussi ce qu’a fait Yan Morvan, des combats qu’il avait couverts comme photographe de guerre (« j’ai l’œil du soldat et l’esprit du guerrier », claironne-t-il) et d’autres issus des livres d’histoire. C’est plutôt une bonne idée en soi que cette revisite, encore faut-il savoir pourquoi on la fait : si c’était pour recréer une forme de mélancolie de la gloire des batailles, ou pour méditer sur la nature et l’homme, alors les photos (très nombreuses) auraient suffi, avec une simple légende (comme l’excellent travail de Paola de Pietri). Mais Morvan a choisi d’accompagner ses photos de longs textes décrivant la bataille, avec citations à l’appui, voulant à toute force expliquer les mouvements des troupes en présence ; et alors, faute de cartes, on n’y comprend plus rien (mais où était la position autrichienne sur cette montagne ? et où la batterie italienne ?), on se lasse vite, on ne lit plus rien, et l’effet « pédagogique » s’évapore.

Yan Morvan, Bir Hakeim, 26 mai au 11 juin 1942

Yan Morvan, Bir Hakeim, 26 mai au 11 juin 1942

De plus Yan Morvan a des opinions et les exprime ; vous saurez donc que, lors de la conquête du Golan par Israël, les héroïques soldats israéliens résistèrent vaillamment aux féroces Syriens qui les avaient attaqués par surprise (et qu’importe si Moshé Dayan a expliqué que ce fut une provocation israélienne, Morvan semble avoir des certitudes et être là pour diffuser la bonne pensée). Quant au texte accompagnant la photographie de Gaza dévasté lors de l’opération « Plomb Durci », ce n’est pas ici que vous apprendrez quoi que ce soit sur les crimes de guerre contre les civils : le texte aurait pu avoir été rédigé par le Ministère de la Hasbara. Sans doute est-il parfois mieux de se contenter des images… Plutôt qu’un livre de pseudo-histoire, on aurait eu un beau livre de photographies.

Alexandre Guirkinger, ouvrage du Pas du Roc, Modane, 2014

Alexandre Guirkinger, ouvrage du Pas du Roc, Modane, 2014

Autre photographe inspiré par les traces de la guerre dans le paysage, Alexandre Guirkinger rôde autour de la ligne Maginot ; il n’y entre pas, mais en photographie les entrées, les formes visibles, l’inscription dans le paysage, comme ce bunker accroché à la falaise.

Alexandre Guirkinger, Maisons-fortes, Ardennes, 2015

Alexandre Guirkinger, Maisons-fortes, Ardennes, 2015

J’ai particulièrement aimé ses photos de maisons-fortes, un bunker en bas, un logement au-dessus : tout un symbole. C’est un beau travail documentaire, sans discours trop pesant comme Morvan, mais non plus sans intention plus conceptuelle, poétique ou analytique comme Antoine Poncet. Mais point n’est besoin d’en démonter le mécanisme politique pour apprécier cette revisite de ces fortifications inutiles.

Mounir Fatmi, Save Manhattan 02, 2005

Mounir Fatmi, Save Manhattan 02, 2005

Enfin, dernière exposition « après la guerre », celle consacrée au 11 septembre : ne s’y distinguent guère que les travaux de Walid Raad (sur la couleur du ciel) et de Mounir Fatmi (où les cassettes VHS reconstituent la skyline d’avant), le reste étant assez prévisible (Unes de journaux, Googlegrams, vidéos,…).

 

 

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3 réflexions sur “L’anti-Parr et autres scènes de guerre (Arles 1)

  1. Yan Morvan dit :

    Haha ! Merci pour la critique qui sort des compte-rendus parfois redondants et  » bien-pensants » de visites d’exposition. C’est vrai que les textes sont longs, parfois difficiles à lire. Mais si on les avait oublié certains auraient pu dire que ces images n’avaient pas de sens. Effectivement l’exposition était conçu pour tout public avec le souhait de donner un maximum d’éléments de compréhension. Quand à la politique suivie au moyen-orient ; après avoir passé quatre ans de guerre au Liban ( sujet du prochain livre aux éditions photosynthèses ), j’ai mon avis là-dessus et l’exposition qui se voulait non partisane ( est-ce bien possible après tout ) a apparemment échoué au regard de votre sensibilité.
    Toute critique est bonne à prendre, elle fera progresser l’ouvrage à venir.
    Merci encore.
    Yan Morvan

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