Distance ou empathie ?

Eikoh Hosoe, Man and Woman, 1961

Eikoh Hosoe, Man and Woman, 1961

en espagnol

in English

Le contraste le plus marqué des Rencontres d’Arles se trouve au Méjan, en dessous du jaunissement de Tkachenko. C’est une opposition radicale entre non pas deux styles de photographie, mais deux postures de photographes, deux rapports au sujet photographié, et, partant, au monde, deux philosophies en somme. C’est de buto qu’il s’agit, la danse rebelle, introspective, radicale, subversive que Tatsumi Hijikata  et Kazuo Ono créèrent à la fin des années 1950.

William Klein, Tokyo, 1964

William Klein, Tokyo, 1964

Je ne prétends pas que William Klein ne connaisse rien au buto, qu’il découvre en 1961, il rencontre les danseurs avant de les photographier dans les rues de Tokyo : c’est l’ensemble qui est présenté ici, et c’est du Klein pur jus, avec tous ses tics et ses trucs. Klein les photographie comme il photographierait des artistes de rue n’importe où dans le monde, avec le même talent de composition de l’image et la même distance : il fait son job, bien, avec la curiosité nécessaire, mais sans plus. La mise en scène urbaine fait ressortir la grisaille du pavé, et le contraste entre danseurs presque nus et salarymen à l’arrière-plan en costume-cravate, curieux et en retrait. Dans toutes ces photographies, nous sommes clairement dans l’équation photographe-modèle, en sachant fort bien qui est qui, et sans pouvoir échapper à une relation de pouvoir : l’un danse pour l’objectif de l’autre, l’autre décide de tout, du lieu, du cadre, de l’angle, l’un est le sujet de l’autre, mot ambigu à souhait.

Eikoh Hosoe, Man and Woman, 1961

Eikoh Hosoe, Man and Woman, 1961

Toutes autres sont les images de Eikoh Hosoe, d’abord parce qu’elles ne sont pas le fruit d’une rencontre fortuite, mais qu’elles s’inscrivent dans la durée, de 1960 à 2005. La première série, sur l’estrade, Man and Woman, date de 1961, avec Hijikata : ce sont des photographies sombres, charbonneuses, sensibles, où la ligne des corps est à peine esquissée, où la symbiose entre le photographe et les danseurs est si forte qu’on se sent presque comme un intrus à regarder ces images.

Eikoh Hosoe, the Butterfly Dream, 2006

Eikoh Hosoe, the Butterfly Dream, 2006

Mais aussi parce que Hosoe ne se positionne à aucun moment comme un photographe documentaire rendant compte d’un événement, d’une performance : pour The Butterfly Dream, il travaille avec Ono pendant 45 ans, devient son double, son ombre, son âme. Le résultat est un poème à deux, une communion, une fusion, où ce n’est plus l’un qui danse et pose pour l’autre, mais quasiment une œuvre commune, une fusion.

Eikoh Hosoe, the Butterfly Dream, 2006

Eikoh Hosoe, the Butterfly Dream, 2006

Dans ces images, Ono est seul, tragique, ambigu, parfois dédoublé ; on le voit au bord de l’eau, tel un animal traqué, on le voit sur un pont, presque emporté par son ombrelle, ou simplement méditant chez lui. Tout est danse, il n’y a plus de frontière entre vie et danse, ni entre danseur et photographe.

Eikoh Hosoe, Man and Woman, 1961

Eikoh Hosoe, Man and Woman, 1961

En somme, Klein fait du Klein quoi qu’il arrive, là où Hosoe se fond dans le buto.

Publicités

Une réflexion sur “Distance ou empathie ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s