Un mec gonflé (Arles 4)

Ethan Levitas, Cadre 21, Photographie en 3 actes, 2012

Ethan Levitas, Cadre 21, Photographie en 3 actes, 2012

en espagnol

Mon premier soir à Arles, je rencontre à la table d’un café un jeune Américain sympa, qui me dit qu’il expose à la Grande Halle et qu’il se confronte à Garry Winogrand. Gonflé, le mec, me dis-je !

Garry Winogrand, New York, 1965

Garry Winogrand, New York, 1965

Winogrand, ce n’est pas rien, et s’affirmer en marchant dans ses traces tout en prétendant réinventer la street photography, faut le faire. Ensuite je découvre qu’Ethan Levitas a 45 ans et que ce n’est plus un blanc-bec, certes, mais je suis impatient d’aller voir la confrontation.

Garry Winogrand, détail de la plance-contact PC534 posthume, vers 1983

Garry Winogrand, détail de la planche-contact PC534 posthume, vers 1983

Cette double exposition a pour argument que Winogrand, vers la fin de sa vie, commençait à modifier sa conception de la photographie de rue : ce n‘était plus tant une chasse, une rapine, une quête de « à quoi ça ressemble quand c’est photographié », mais plutôt un événement, une rencontre, dans laquelle l’artiste voulait aussi s’affirmer comme protagoniste, comme partie prenante et non plus seulement comme voleur d’images. Si la première salle montre de nombreuses photographies tirées par Winogrand (et, pour certaines, fort connues), c’est au fond, après un long couloir (superbe scénographie, pour une fois au service du propos) qu’on découvre de très grandes reproductions murales de planches-contact (on sait qu’à sa mort, il laissa de très nombreux films non tirés, voire non développés). Sur l’une d’elles, je crois avoir saisi ce « nouveau Winogrand », ou en tout cas ce nouveau rapport entre photographe et sujet photographié : un vieux beau à demi clochard crâne face à l’objectif, dialogue avec Winogrand, le défie ou l’apostrophe avec véhémence, semble-t-il. Ce n’est plus une scène de rue saisie sur le vif, c’est un dialogue. On ne peut que penser au remarquable livre d’Ariella Azoulay, The Civil Contract of Photography, dont les implications sont certes plus politiques, mais qui remet aussi en question la position de pouvoir du photographe derrière son objectif.

Ethan Levitas, Ten-year Study, n.23, 2011

Ethan Levitas, Ten-year Study, n.23, 2011

Et Levitas, alors ? D’abord un mur anguleux de photographies de passants dix ans après le 11 septembre, dans le bas de Manhattan, et déjà un dialogue s’installe entre sujet et photographe, une sorte de communion dans la mémoire de la tragédie peut-être.

Ethan Levitas, In advance of the broken arm, Photograph of the Officer who will not say a word because of this photograph

Ethan Levitas, In advance of the broken arm, Photograph of the Officer who will not say a word because of this photograph

Ensuite un couloir avec un clin d’œil duchampien « In advance of the broken arm » : cette série montre des confrontations entre l’artiste et des policiers new-yorkais, confrontations certes bénignes, désobéissances civiles bien modérées (rien à voir avec les tragédies chez Azoulay, ou même avec Alain Declercq photographiant des zones interdites après le 11 septembre), mais qui entraînent néanmoins une interdiction de photographier, une confiscation de l’appareil, voire un séjour au poste. De cette confrontation, Levitas fait un récit minimal, même pas un récit, juste une apostille quelque peu énigmatique, qu’il tape à la machine dans l’obscurité et dont il reproduit le scan négatif, fautes de frappe comprises : « Photograph of the officers who I will not permit to no now know because of this photograph ». La photographie crée l’événement.

Ethan Levitas, Cadre 230, Photographie en trois actes, 2012

Ethan Levitas, Cadre 230, Photographie en trois actes, 2012

Enfin, quand, au bout du couloir, la vue s’ouvre sur une salle où sont donc aussi les planches-contact de Winogrand en grand format, Levitas présente une troisième série dans laquelle il tient à bout de bras une chambre photographique qu’il positionne devant une caméra de vidéosurveillance : le passant habitué à être constamment filmé, surveillé, localisé, espionné, traqué, et qui ne ‘en émeut plus guère – Patriot Act oblige – se retrouve soudain soumis à un autre regard, tout aussi intrusif, mais d’une essence différente, celui d’un photographe dont l’acte n’est plus tant intrusif que complice. Il réagit avec étonnement, amusement, incompréhension ; peut-être réfléchit-il alors à ce qui advient de son image ainsi captée, peut-être cet événement photographique devient-il la source d’un questionnement politique (et puisque j’ai évoqué Azoulay, me vient à l’esprit le travail de Miki Kratsman sur la vidéosurveillance).

Ethan Levitas, cartel

Ethan Levitas, cartel

C’est en tout cas de la part de Levitas un travail remarquable sur ce que peut être aujourd’hui la street photography, et surtout sur la manière dont elle peut instaurer et traduire des rapports différents entre photographe et « sujet ». Un petit clin d’œil pour finir, la légende de la photo au-dessus.

 

Advertisements

2 réflexions sur “Un mec gonflé (Arles 4)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s