Des femmes (Arles 5)

Vue de l'exposition de Laia Abril, histoire de la misogynie, chap.1 De l'avortement, reproduction d'une fresque orthodoxe montrant le Christ se lamentant avec un fœtus avorté dans la main, photo Suzanna Pozzoli

Vue de l’exposition de Laia Abril, histoire de la misogynie, chap.1 De l’avortement, reproduction d’une fresque orthodoxe montrant le Christ se lamentant avec un fœtus avorté dans la main, photo Suzanna Pozzoli

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Nombreux furent ceux qui reprochèrent aux Rencontres l’an dernier de présenter si peu de photographes femmes, une seule en fait en exposition individuelle (hors Découvertes), et en plus pas très bonne, avec un thème têêêllement féminin, le coup de foudre. Le message semble avoir été entendu, et il y avait même cette année un Prix Madame Figaro pour l’une des femmes exposées (y compris certaines au Prix Découverte, dont je parlerai plus tard, et d’autres dans des expositions collectives). L’effort était donc bien là ; quant au résultat (tout comme avec les hommes), des expositions moyennement intéressantes, et une seule qui sortait du lot : d’ailleurs personne ne s’y trompa et c’est celle-ci qui eut le prix haut-la-main (paraît-il).

Objet signé Katarina Jebb en vente à la boutique du Musée Réattu, photo de l'auteur

Objet signé Katarina Jebb en vente à la boutique du Musée Réattu, photo de l’auteur

Commençons donc par les moins convaincantes (même si la liste Madame Figaro n’est pas exactement la même) : les scans de Katarina Jebb au Musée Réattu ne semblent pas être beaucoup plus que des prouesses techniques gadgétisées : la pièce la plus intéressante de son travail est le scan du cendrier de Balthus, reproduit dans un cendrier multiple et vendu 250€ à la boutique du Musée, c’est dire. En face, la lauréate du Prix BMW, Alinka Echeverria, a réalisé en tout et pour tout un vase orné d’une image de Serena Williams ; même avec tous les discours du monde (et en citant Flusser sans le nommer), ça ne va pas très loin, pas beaucoup plus loin que les coups de foudre de la lauréate de l’an dernier.  Quant aux collages de Maud Sulter, je n’y ai pas compris grand-chose.

Stéphanie Solinas, Sans titre (boîte #1), Le Palais de l’esprit, 2016

Stéphanie Solinas, Sans titre (boîte #1), Le Palais de l’esprit, 2016

Plus intéressantes sont Lanqing Zhu et son travail sur l’insularité, hélas assez mal présenté, et Clémentine Roche avec sa traque d’un personnage énigmatique (dans l’exposition consacrée aux trois « meilleurs » diplômés de l’ENSP). Ensuite, Stéphanie Solinas surprend en présentant un travail très documentaire sur une halle métallique, qui passa du noble statut de Grand Palais de l’Exposition Coloniale de Marseille au rôle de magasin à riz à Arles : beaucoup de documentations rassemblées par de nombreuses petites mains et d’autres chercheurs, présentées dans un parcours linéaire assez sec et une vidéo assez bavarde. De cette halle, en fouillant un peu plus, on pourrait faire de multiples lectures sous des angles architecturaux, postcoloniaux, sociaux, ou même botaniques, mais ce qui manque dans le travail documentaire présenté ici, c’est l’obsession catégorisatrice, la volonté de tout cataloguer exhaustivement jusqu’à l’absurde, qui faisaient l’attrait de précédents travaux de Stéphanie Solinas, comme les Dominique Lambert (montrés à Nîmes en marge des Rencontres) ou les tombes du Père Lachaise, qualités qui sont ici absentes, ou en tout cas bien estompées.

Laia Abril, Abortion instruments, including soap and an enema syringe, widely used for termination by introducing into the uterus. This caused a miscarriage, but often the woman's death resulted. Such thick-walled cylinders with plungers were in use from as early as the 15th century to cleanse the intestines. However, the short attachment tube could be replaced with a longer one, making them suitable for rinsing other body openings. At the same time, it satisfied the most important requirement for every tool used to perform abortions: it raised no suspicions. Since abortions were illegal, a variety of items were repurposed—anything too obvious would be noticed during a police search. Abortionists could protect themselves in this way, but the hygienic and medical inadequacies resulting from legal prohibition cost many women their health or even their life. Museum of contraception and Abortion, Vienna, Austria, August 2015. Courtesy Laia Abril / INSTITUTE

Laia Abril, Abortion instruments, including soap and an enema syringe, widely used for termination by introducing into the uterus. This caused a miscarriage, but often the woman’s death resulted. Such thick-walled cylinders with plungers were in use from as early as the 15th century to cleanse the intestines. However, the short attachment tube could be replaced with a longer one, making them suitable for rinsing other body openings. At the same time, it satisfied the most important requirement for every tool used to perform abortions: it raised no suspicions. Since abortions were illegal, a variety of items were repurposed—anything too obvious would be noticed during a police search. Abortionists could protect themselves in this way, but the hygienic and medical inadequacies resulting from legal prohibition cost many women their health or even their life.
Museum of contraception and Abortion, Vienna, Austria, August 2015. Courtesy Laia Abril / INSTITUTE

Il n’est donc guère surprenant que ce fut Laia Abril qui se détacha du lot, avec un travail engagé, passionné, radical, dérangeant sur l’avortement et les difficultés que rencontrent des femmes dans les pays où il est encore interdit ou rendu difficile. Entre portraits de femmes contant leur histoire et documents émanant du Musée de l’Avortement et de la Contraception à Vienne, c’est une exposition exceptionnellement forte que cette jeune photographe présente, non seulement par son discours, mais aussi par son style frontal, direct, sans concession et par son approche dépassant les limites de la photographie. La seule erreur, à mes yeux, est la sculpture de cintres au centre de la pièce : trop anecdotique, trop peu subtile, elle n’ajoute rien, au contraire.

Zanele Muholi, Bester 1, Mayotte, 2015

Zanele Muholi, Bester 1, Mayotte, 2015

Il y a une autre photographe femme de très grand talent à Arles, mais on la voit dans l’exposition de LUMA, et, de ce fait sans doute, Madame Figaro ne l’avait pas retenue dans sa sélection : il s’agit de la Sud-Africaine Zanele Muholi, que l’on connaît jusqu’ici pour son travail sur la communauté LGBT de son pays, et dont on sait qu’elle est par ailleurs une militante très active et qu’elle a souffert de l’homophobie jusqu’à voir ses archives détruites. Elle présente ici des autoportraits avec des coiffures étranges, parfois faites d’instruments de ménage, pinces à linge ou tampons à récurer. Se riant de la fascination blanche pour les coiffures africaines, elle se met en scène dans des stéréotypes exagérés, la peau noircie, la pose fière ; elle évoque sa mère Bester et toutes les domestiques noires du temps de l’apartheid, et aussi les photos d’identité au Polaroid des « dompasses ». C’est la première fois je crois que son travail se dégage du discours étroitement LGBT et devient plus universel, et c’est très fort. Le titre de l’exposition, en zoulou, signifie « Salut Lionne noire ». Il faut absolument lire le petit journal de l’exposition. Avec ces deux artistes, Laia Abril et Zanele Muholi, Arles présente cette année une photographie féministe, toute de fierté et d’affirmation, qui ne peut laisser indifférent. Bravo !

Photo 1 courtesy de Suzanna Pozzoli qui a réalisé ce très beau reportage

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