Parler autrement de Francesca Woodman

Francesca Woodman, Untitled, Boulder, Colorado, 1972-1975

Francesca Woodman, Untitled, Boulder, Colorado, 1972-1975

en espagnol

J’aurais dû écrire plus tôt sur Francesca Woodman, l’exposition à la Fondation HCB est maintenant terminée. Mais il y a déjà tant de textes sur elle… tant d’exégèses, tant de spéculations. Et la plupart parlent davantage de la personne, de sa vie, et bien sûr de sa mort, comme si elle expliquait tout. J’écoutais l’autre jour quelqu’un dire que, dans la photographie ci-dessus qu’elle fit à 14 ans dans un cimetière de Boulder (la traversée par son corps flou d’un cénotaphe percé), on peut déjà prévoir son suicide, alors que, d’après tous les témoignages, il est assez évident qu’elle ne fut sujette à la dépression que pendant la dernière année de sa vie (une hypothèse bien plus intéressante est que c’est son livre qui l’a tuée, livre unique, sorti juste avant sa mort, partie d’elle-même qui soudain lui échappe). Mais c’est tellement plus « romantique » de peindre le portrait d’une jeune femme tourmentée et obsédée par la mort dès son plus jeune âge.

Francesca Woodman, Space, Providence, Rhode Island, 1975-1978

Francesca Woodman, Space, Providence, Rhode Island, 1975-1978

Ce qui m’intéresse chez Francesca Woodman, ce ne sont pas ces analyses pseudo-psychologiques, ce n’est pas non plus de la mesurer à Alix Cléo Roubaud : deux jeunes femmes, mortes jeunes, l’une se suicidant, l’autre au bout d’un chemin de drogues, d’alcool et d’asthme. Mais leur rapport au corps est tellement différent : alors que Roubaud en fait une enseigne, une proclamation, une exhibition, Woodman n’y voit qu’un motif, qu’un élément de composition. Alors que Roubaud nous entraîne dans ses mises en scène toutes d’artifice, Woodman nous laisse être des spectateurs de ses compositions, sans nous y aguicher, sans trop se soucier de nous. J’écrivais il y a deux ans : « Et je dois dire mon étonnement de ce que, à ma connaissance, personne à son sujet n’ait évoqué Francesca Woodman (elle aussi biculturelle, d’ailleurs) au destin tout aussi tragique, à la photographie tout aussi intime, mais qui, à mes yeux, quelques années plus tôt, remit en cause bien plus fondamentalement qu’elle la notion même de photographie. Peut-être, un jour, un curateur courageux osera-t-il les confronter ? » Ce n’est toujours pas le cas, et les comparaisons qu’on fait sont trop flottantes, trop verbeuses.

Francesca Woodman, Space2, Providence, R.I., 1976

Francesca Woodman, Space2, Providence, R.I., 1976

Woodman est une photographe du double, du dédoublement, de la fragmentation; son corps, un peu comme dans les sculptures tardives de Rodin, n’est plus que morceaux, que fragments, il perd son unité pour se plier à des contraintes, pour se décomposer sous nos yeux. Son corps nu n’est jamais glorieux, dominant, exhibé, il est au contraire flou, fugitif, estompé, fondu, dissimulé, camouflé. Quand on le croit offert, ouvert, on réalise aussitôt qu’il est en fait en retrait, en refus. Certains y verront un doute identitaire, une affirmation incertaine de sa féminité; peut-être. J’y vois plutôt toute l’ambiguïté des rapports entre artiste et modèle, qui, ici, sont (presque, mais pas toujours) une seule et même personne; et le modèle Woodman résiste à l’artiste Woodman, et le corps nu de Woodman se refuse à l’œil voyeur de Woodman.

Francesca Woodman, Caryatide, NYC, 1980, 201x92cm

Francesca Woodman, Caryatide, NYC, 1980, 201x92cm

Et il faudrait davantage parler de l’humour de Francesca, de la rage de Francesca, de la tendresse de Francesca, des rêveries de Francesca, et échapper un peu à cette vision téléologique expliquant tout par son mal-être. Et il faudrait davantage parler de sa palette technique, le flou, le miroir, les murs délabrés, et aussi de ces étonnants diazotypes, une remise en cause de toute la culture photographique classique. Et il faudrait (curieusement, comme pour d’autres artistes femmes « tragiques », Frida Kahlo, Camille Claudel) échapper aux stéréotypes de culture et de genre, pour, d’abord, regarder ses photographies.

Toutes photos (c) George & Betty Woodman (ses parents).

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3 réflexions sur “Parler autrement de Francesca Woodman

  1. Ce serait une malédiction que les histoires tristes, celles qui plaisent parce que l’on pleure, empêchent de voir. Ces photographies sont uniques dans l’histoire de celles (où sont les ceux?) qui se photographient, je ne parle évidemment pas des selfies qui nous transforment tous aujourd’hui en nains de jardin. Bien sûr que l’on a vu des corps objets de désir, l’érotisation de soi, des interrogations de leur regard par celles dont l’amour est voir et de donner à voir. Francesca, c’est le corps et soi, elle nous donne à voir une désincarnation, ce qui n’a aucun rapport avec une disparition et c’est pour cela que j’ai trouvé ce titre d’exposition – devenir un ange – très juste. Le corps se fond dans les murs, dans les airs, dans les arbres, il se vit comme un anguille. Et moi, je vis cela comme un corps-esprit, la confirmation que si l’esprit s’incarne, le corps est aussi esprit, il est parce qu’il est un élément du monde. Il est au monde.

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  2. Francesca Woodman se découvre, dans tous les sens du mot. Ses essais photographiques, ses poses et ses installations sont autant de tentatives d’extraire de soi ce qui ne peut être dit autrement. Si elle-même n’est pas un voyeur de son propre corps, nous sommes les témoins de l’éclosion difficile et touchante de parts d’elle-même, et c’est la sincérité et la candeur de ces révélations intimes qui font l’attrait de son travail. Le mot « travail » est d’ailleurs mal choisi.

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