La deuxième plus ancienne Biennale du monde

Frans Krajcberg, Gordinhos, Bailarinas e Coqueiros, et Bené Fonteles, Agora: OcaTaperaTerreiro, 2016

Frans Krajcberg, Gordinhos, Bailarinas e Coqueiros, et Bené Fonteles, Agora: OcaTaperaTerreiro, 2016

en espagnol

La Biennale de São Paulo, créée en 1951, tient sa 32ème édition (jusqu’au 11 décembre) dans un pavillon construit par Niemeyer, où, sur trois grands étages scandés de colonnes, se déploient quatre-vingt artistes, dont un tiers de Brésiliens, un quart d’Européens (dont un seul Français, dont nous reparlerons), et de forts contingents de Latino-Américains et d’Africains. On y entre au milieu d’une forêt de troncs d’arbres, sculptures de Frans Krajcberg, Polonais établi au Brésil (et aussi présent à Paris), très préoccupé d’écologie  : ces troncs noirs, verts et rouges, sur leurs racines pyramidales, semblent être une troupe en marche, depuis le parc luxuriant d’Ibirapuera vers l’intérieur froid du pavillon.

Bené Fonteles, Agora: OcaTaperaTerreiro, 2016, vue intérieure partielle

Bené Fonteles, Agora: OcaTaperaTerreiro, 2016, vue intérieure partielle

La transition entre nature et culture, entre Brésil traditionnel et vision artistique, est un des thèmes dominants de cette Biennale, placée sous le signe de l’incertitude : comment (sur)vivre dans un monde en mutation ? Même si beaucoup des artistes présents se sont trop souvent limités à la dimension écologique de ces mutations, et si certains d’entre eux ont davantage étalé leurs certitudes plutôt que d’explorer les incertitudes, c’est là un thème fort et que certains font remarquablement fructifié. Ainsi, derrière les arbres de Krajcberg, apparaît une grande case d’argile au toit de chaume, une maison des hommes d’un village indigène : là, l’artiste brésilien Bené Fonteles a rassemblé des objets rituels récoltés à travers le pays, qu’ils relèvent des cultures indiennes ou noires, les confrontant aux portraits de Duchamp, de Rimbaud ou d’Einstein et créant là un lieu de rencontres, d’échanges et, en somme, de syncrétisme, voire d’anthropophagie culturelle, comme un écho à la 24ème Biennale de 1998.

Jonathas de Andrade, O peixe, 2016

Jonathas de Andrade, O peixe, 2016

Comme pour se démarquer de cet héritage culturel, le jeune Jonathas de Andrade présente à côté une vidéo de pécheurs d’Alagoas dans le Nordeste : dans un décor de mangroves tropicales se succèdent plusieurs séquences similaires, le corps musclé presque nu d’un pécheur dans sa barque, un gros plan sur ses yeux, une pèche traditionnelle au filet ou au harpon, et puis, une fois le poisson pris (une sorte de mérou, dirais-je, faute de connaissances ichtyologiques plus précises), un rituel extraordinairement sensuel où le pécheur serre dans ses bras le poisson, le caresse, l’embrasse, et l’accompagne dans sa mort paisible. C’est à la fois un moment quasi érotique d’une beauté antique, et un témoignage documentaire d’une proximité avec la nature, d’une fusion dans laquelle on retrouve bien des attitudes indigènes sur la chasse ou la pèche.

Jonathas de Andrade, Suar a Camisa, 2014

Jonathas de Andrade, Suar a Camisa, 2014

Au passage, car c’est un des artistes qui m’a impressionné, Jonathas de Andrade a (jusqu’au 17 septembre) une exposition à la galerie Vermelho à São Paulo où il expose à la queue leu leu 120 chemises sales, imprégnées de sueur (c’est le titre, comme nous disions « faire suer le burnous ») qu’il a achetées dans les rues de Recife à des travailleurs rentrant chez eux après leur journée de labeur. Il y montre aussi une vidéo iconoclaste dans laquelle il juxtapose un film d’époque sur le très respecté Gilberto Freyre travaillant dans sa maison seigneuriale d’Apipucos, et la vidéo d’un supposé domestique d’aujourd’hui travaillant dans cette même maison : contraste et tension entre classes et races, regard d’en haut, certes sympathique et éduqué, mais marqué par son origine de classe, et réalité d’en bas, plus dure et plus concrète.

Video nas Aldeias

Video nas Aldeias

Revenons à la Biennale avec quelques autres œuvres ancrées dans la réalité brésilienne, mais beaucoup sont simplement d’honnêtes documentaires assez peu inspirés, et parfois bien bavards. Le film de Rosa Barba autour d’un immense viaduc à São Paulo, même s’il s’appuie sur une réflexion sur la circulation d’informations et l’insertion pirate dans les circuits de diffusion (Disseminate and Hold), fait ainsi pâle figure à côté de son installation toute discrète sur la rampe de la mezzanine, un simple rectangle de lumière projeté au sol par un énorme projecteur incongru (White Museum). On retient par contre le remarquable travail du collectif Video nas Aldeias qui, depuis, trente ans, donne la parole aux communautés indigènes, et aussi leur apprend à filmer et leur confie des caméras : cette archive ouverte présente ici 85 films, dont le plus ancien date de 1911, et où les Indiens expriment de diverses manières leurs cultures, leurs traditions et leurs revendications. On ne saurait tout y voir, mais tant la démarche que le résultat paraissent remarquables.

Bárbara Wagner, Micl, Mestres de Cerimônias, 2016

Bárbara Wagner, Micl, Mestres de Cerimônias, 2016

Autre travail filmique digne d’intérêt, celui de Leon Hirszman, trois films de 1974-1976 sur des ouvriers agricoles, récoltant la canne à sucre ou le cacao ou préparant l’argile : dans ces films, les chants de travail constituent la structure même de l’action, marquant la dimension collective de l’équipe, créant une unité entre les ouvriers qui les dépasse. Autre vidéaste et photographe plus contemporaine, Bárbara Wagner documente la passion pour une musique nordestine, le brega funk, dans un portrait collectif d’une jeunesse cherchant ainsi à s’affirmer.

Lais Myrrha, Dois pesos, duas medidas, 2016

Lais Myrrha, Dois pesos, duas medidas, 2016

Pour en rester aux artistes brésiliens témoignant de leur pays, Lais Myrrha a construit, dans l’espace central du pavillon, deux immenses tours, l’une faite des matériaux de construction traditionnels indigènes, argile, bois, paille, l’autre de verre, d’acier, de briques et de béton : deux tours égales, deux ruines inutiles, deux mondes affrontés. Ailleurs, l’encyclopédie de Wlademir Dias-Pino reprend des milliers d’images de la culture brésilienne, reprises, collées, montées, copiées, déformées, créant ainsi un monument visuel tout à fait unique.

Wilma Martins, Collina Dona Marta 24 horas

Wilma Martins, Collina Dona Marta 24 horas

Enfin (pour aujourd’hui), si sa peinture est plus classique, j’ai aimé, de Wilma Martins, ces jeux de lumière, dessins au crayon de la colline Dona Marta pendant 24 heures : la série commence par un simple dessin en noir et blanc, continue avec une variété très étudiée de couleurs et de lumières que Monet n’aurait pas désavouée, et finit par un éclatement en morceaux de puzzle. Une autre forme de recherche autour de l’incertitude, fine et discrète, mais non moins puissante.

Images de l’auteur, excepté Jonathas de Andrade, Video nas Aldeias et Bàrbara Wagner.

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Une réflexion sur “La deuxième plus ancienne Biennale du monde

  1. Je n’ai malheureusement pas la possibilité d’aller au Brésil pour cette biennale. Votre article est donc pour moi un aperçu de ce qui peut y être vu ; et votre commentaire me suggère par lui-même une réflexion sur le contenu de nombreuses expositions contemporaines. Le champ lexical relatif au témoignage ou au documentaire, assez récurrent, apparait comme un indice fort de cette tendance, chez nombre d’artistes, à considérer le constat ou le simple prélèvement comme une condition suffisante à la construction, non seulement d’un discours, mais d’une œuvre ainsi qu’à doter lesdites œuvres de la légitimité nécessaire à leur présentation dans le champ des arts plastiques.
    Etre artiste peut-il se réduire à produire du documentaire, ou même du document ?
    Je crois que c’est là l’occasion de s’interroger sur la part qui revient, dans la création artistique, au matériau d’une part, et à ce que l’artiste en fait d’autre part. Car on peut raisonnablement penser me semble-t-il que le travail artistique réside, au moins pour une part, dans la transformation de ce matériau, s’il veut se distinguer (au-delà du contexte de monstration qui le transfore fe facto en œuvre), d’un simple fait de journalisme.
    Ajouté à cela cette tendance à faire de la promotion de certaines valeurs bien-pensantes et parfois dégoulinantes de bons sentiments (écologie, minorités, esclavage, droit de l’homme, dialogue entre les cultures etc) les alibis faciles masquant l’indigence de la forme et en conséquence celle de l’expérience artistique et esthétique face à l’œuvre, la question de ce qu’il se passe réellement au contact de l’œuvre ne semble plus être d’actualité.
    Qu’il suffise que l’œuvre « questionne », interroge », « redéfinisse », disqualifie », relise », réinterprète », sans que l’on sache d’ailleurs jamais bien quoi ni surtout pourquoi, et encore moins comment.
    Je caricature un peu, certes.
    Mais l’une des œuvres que vous reproduisez, les deux tours de Lays Myrrha, me permets pour finir de pointer une autre forme de faiblesse à mes yeux : la transparence littérale de la forme à un discours pour le coup franchement pauvre et binaire dans son opposition littérale de ces deux totems architecturaux. Entre le monument faussement ethnique par ses seuls matériaux et cette pseudo-architecture postmoderne, que voir sinon l’illustration littérale d’une pensée de collégien à propos de rapports entre les cultures, les époques, le temps, le rite, l’altérité, etc … A ce point transparent que la lourdeur du sens ne peut au final que désamorcer la présence de l’œuvre, fut-elle monumentale.

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