Hervé Di Rosa, Magicien du Monde à lui tout seul

Hervé Di Rosa, Dirosapocalypse, 1984, 4x8m; collection de figurines au 1er plan

Hervé Di Rosa, Dirosapocalypse, 1984, 4x8m; collection de figurines au 1er plan

en espagnol

Vous avez parfaitement le droit de ne pas aimer le travail d’Hervé Di Rosa, de le trouver trop coloré, trop kitsch, de mauvais goût, trop loin des codes esthétiques contemporains, de le traiter de « pipicacaboudin » comme Artpress le fit en avril 1982 dans son nº 58 (34 ans et demi plus tard, un cahier entier du numéro 437 est consacré à Di Rosa [1] et Catherine Millet y parle de « formes artistiques que la modernité avait oubliées dans son négatif », jolie formule de contrition …), vous avez le droit de ne le voir qu’à travers le prisme de la Figuration Libre (1979-1985 seulement) et rien d’autre, vous avez le droit de mépriser son art et tout ce qui l’entoure, ce qu’il nomme les arts modestes, et de ne jurer que par les canons de XXX [je vous laisse choisir le nom du critique, de l’esthéticien ou de l’artiste à mettre là, ils sont pléthore], vous avez le choix de la condescendance, de l’étroitesse d’esprit et des œillères de classe et de caste, vous avez le choix de ne pas aller voir son exposition à la Maison Rouge (jusqu’au 22 janvier), et, si c’est là votre choix, je vous plains.

Hervé Di Rosa, Lavie des pauvres, 1993

Hervé Di Rosa, Lavie des pauvres, 1993

Non que je sois un inconditionnel de l’exubérance, de la joie éclatante, débordante et drolatique de ses tableaux, de ses hurlements visuels déchaînés, de ses formes mutantes. Je dois dire que, plastiquement, dans toute l’exposition, c’est son œuvre la plus sombre, la plus grise, la plus déprimante que j’ai préférée : un long couloir titré « La vie des pauvres », qu’il faut traverser anxieusement, entouré de trognes tragiques et de paysages délabrés, évoquant plus Reiser que Matisse. Ici et là, aussi, des scènes guerrières, une aquarelle d’un immeuble bombardé de Sarajevo ou de Gaza, une céramique portugaise de djihadistes (en bas), … Même le tuk-tuk récupéré à Manille prend ici une dimension plus grave.

Hervé Di Rosa, Carte de l'art modeste, 2007

Hervé Di Rosa, Carte de l’art modeste, 2007

Mais là n’est pas la raison ; pour moi, il y a, dans cette exposition, deux choses uniques qui, au delà des pièces présentées, amènent le visiteur à s’interroger : le rapport à la collection d’art modeste, et le Tour du Monde. Di Rosa est collectionneur depuis toujours, de BD, de jouets, de disques, de figurines, de statuettes ; ce qu’il a nommé les arts modestes (avec aujourd’hui le Musée international des arts modestes, ou MIAM, à Sète) est fait de productions industrielles ou artisanales que nous voyons tous les jours, mais que nous ne regardons pas, ou alors avec condescendance. C’est notre regard, dit-il, qui les rend modestes, que ce regard soit simplement ému et nostalgique ou qu’il s’intéresse davantage à l’univers des formes. Quelques cartes murales les situent tant bien que mal, par rapport aux beaux-arts, à l’art brut ou naïf, mais ce n’est pas tant cela qui compte que, en effet, l’attention que nous leur portons. Dans Artpress, justement, deux anthropologues (Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini) portent un regard analytique sur les arts modestes, écrivant que comme Dubuffet avait fait émerger l’art brut hors du regard des aliénistes, Di Rosa a fait surgir les arts modestes de l’indifférence banale du quotidien. Omniprésents, ils n’ont ni intentionnalité critique, ni souci institutionnel.

Collection Hervé Di Rosa

Collection Hervé Di Rosa

Et donc on voit ici l’interaction entre l’œil et la main de l’artiste, entre sa collection et son œuvre, entre les images – multiples et banales – qu’il découvre et respecte, et celles – uniques et muséifiées- qu’il peint ou modèle ; comme un détournement de la reproductibilité chez Benjamin, comme une ré-auratisation du multiple. Nulle ironie condescendante de sa part, nul mépris (à la différence de Jeff Koons, par exemple), nulle supériorité, mais une inspiration, une fusion, une interaction, au point que parfois, on ne sait si telle statuette a été chinée aux Puces ou si elle sort de ses mains.

Hervé Di Rosa, Check-point, Israël,2011

Hervé Di Rosa, Check-point, Israël,2011

Le Tour du Monde, ensuite : l’exposition s’ouvre sur une planche de Di Rosa à 23 ans, bourlinguant, dessinant, puis revenant chez lui, et il n’a cessé de voyager depuis, 19 étapes, la dernière étant Lisbonne, aujourd’hui. Si quelques-unes de ces étapes (quatre, sauf erreur) sont plus « sèches » et ne donnent lieu qu’à des peintures, faute d’une empathie plus forte avec la scène locale (ainsi ce mirador de check-point, dans un lieu qui ne laisse guère de place à sa forme de partage et de générosité), la plupart ont été pour lui l’occasion de se confronter aux techniques locales de représentation et de fabrication des images et de dialoguer avec elles, sans distinction entre art et artisanat.

Hervé Di Rosa, Virgen del arte contemporanea, Séville, 2013

Hervé Di Rosa, Virgen del arte contemporanea, Séville, 2013

On a ainsi des fonds d’or d’icônes bulgares (la 1ère étape, en 1993), des enseignes ghanéennes, des tissus cousus « appliqués » béninois, une peinture éthiopienne sur peau de zébu, des peintures a fresco corses, des laques vietnamiennes, des vanneries en gaines plastiques de câble téléphonique sud-africains, des ex-voto mexicains, des bronzes à la cire perdue camerounais, des compositions en sequins de Miami, des peintures sous verre tunisiennes, des parures brodées de Vierges sévillanes (dotées de multiples yeux verticaux), et des céramiques portugaises, j’en oublie sans doute.

Collection Hervé Di Rosa

Collection Hervé Di Rosa

A chaque fois, Di Rosa apprend la technique locale lors de voyages ou de séjours et, pour lui, la technique crée l’image, elle transforme son travail, le fait créer des images nouvelles, différentes, des « œuvres-carrefours ». Il est sans doute unique dans cette boulimie de découvertes, d’apprentissages, de co-création et d’appropriation : un magicien du monde à lui tout seul.

Hervé Di Rosa, céramique, Portugal, 2016

Hervé Di Rosa, céramique, Portugal, 2016

Donc, vous avez le droit de ne pas aller voir le travail d’Hervé Di Rosa, mais ensuite ne vous plaignez pas si vous vous desséchez sur pied, privé d’eau et d’oxygène.

[1] Mais la conversion est parfois douloureuse : le philosophe Gilles A. Tiberghien disserte fort doctement des cartes de Di Rosa et les absorbe dans son univers savant, mais il ne sait pas ce qu’est une « action figure » (p.XXIX)

Photos de l’auteur

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2 réflexions sur “Hervé Di Rosa, Magicien du Monde à lui tout seul

  1. Ne me plaignez pas : je n’ai jamais apprécié Di Rosa, et je ne l’apprécie toujours pas. A vrai dire je m’ennuie un peu (beaucoup) devant son travail. Mais vous avez raison : il n’a pas l’insupportable mépris masqué de cynisme faussement distant d’un Koons, et son travail est parfaitement respectable dans sa rigueur et la constance de ses préoccupations.
    Quant à la volte-face d’Art Press, on en a l’habitude.
    Mais vraiment : ne me plaignez pas, dussè-je me dessécher sur pied … (mais enfin, il y a quand même moyen de trouver ailleurs eau et oxygène, non ?!)

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