No Escape (Louis Faurer)

Louis Faurer, Femme freudienne, New York, 1947, tirage vers 1960, 20,3x13,7cm, coll Howard Greenberg Gallery

Louis Faurer, Femme freudienne, New York, 1947, tirage vers 1960, 20,3×13,7cm, coll Howard Greenberg Gallery

Dans un recoin de l’exposition consacrée à Louis Faurer à la Fondation Cartier-Bresson (jusqu’au 18 décembre ; ensuite à Grenade d’avril à juin 2017) est projeté un petit film, Time Capsule, filmé à Times Square dans les années 60 et miraculeusement retrouvé. Sur un des panneaux lumineux géants apparaissent les mots « No Escape ». C’est sans doute ce qui caractérise le mieux les personnages que Faurer photographie à New York et à Philadelphie, ce sentiment que, quoi qu’ils fassent, leur condition est prédéterminée. Cette femme freudienne qui dissimule à demi son visage et se cramponne aux écrits de Sigmund Freud à l’abri d’une boîte à lettres croit sans doute trouver son salut dans la psychanalyse, mais tout nous dit dans cette photographie que de salut, il n’y a point, jusqu’aux ridicules motifs floraux de son chapeau.

Louis fauer, Philadelphie, vers 1945, tirage 1977, 23,3x25,2cm, LF Estate

Louis Faurer, Philadelphie, vers 1945, tirage 1977, 23,3×25,2cm, LF Estate

Faurer rend compte, il ne construit pas ses sujets, il témoigne, et, si bon nombre de ses photographies de rue nous montrent des laissés pour compte, des marginaux, aveugles, paralytiques, mendiants, violoneux, vendeurs des rues, chômeurs ou ivrognes, on ne sent pas chez lui la sympathie d’une Diane Arbus pour les paumés en tout genre ou le regard critique de son ami Robert Frank sur la société américaine. Cette vision d’un handicapé noir aperçu depuis l’intérieur d’un magasin et cadré entre les jambes d’un mannequin contraste misère de la rue et consommation bourgeoise, mais surtout, de par sa mise au point, elle oppose le net et le flou, le visible et le suggéré, l’acceptable et le rejeté.

Louis Faurer, « Rat Race », 42e rue, New York (superposition), vers 1946-49, tirage tardif, 25x18,7cm, LF Estate

Louis Faurer, « Rat Race », 42e rue, New York (superposition), vers 1946-49, tirage tardif, 25×18,7cm, LF Estate

Cette distance documentaire sans pitié de Faurer se voit aussi dans ses choix techniques : flou, et surtout surimpressions. Ces cadres en costume sont eux aussi des victimes du système : cette composition complexe est titrée « Rat Race ». De Faurer, on voit aussi des images plus esthétiques, bien composées, des immeubles en contre-plongée, des ailerons luisants de voitures noires, mais ce sont ses portraits de rue qui traduisent le mieux sa position.

Louis Faurer, Autoportrait, métro aérien de la 3e Avenue, en regardant vers Tudor City, New York, vers 1947, 23,5x26,4cm, coll. Deborah Bell

Louis Faurer, Autoportrait, métro aérien de la 3e Avenue, en regardant vers Tudor City, New York, vers 1947, 23,5×26,4cm, coll. Deborah Bell

Faurer est parfois présent dans l’image, lui-même ou son ombre, y projetant son double. Lui qui ne connut pas vraiment le succès avant 60 ans, et qui fut souvent plus réputé pour ses photos alimentaires de mode (qu’il regardait avec un humour teinté de mépris) que pour ses recherches personnelles, est sans doute le chaînon manquant de la photographie documentaire américaine des années 50. Cette énigmatique composition autour de son ombre et de sa silhouette ne dissipe guère le mystère, lui non plus, même s’il travaille pour Vogue, même s’il abandonne sa famille et fuit en Europe pendant cinq ans, même si, invalide suite à un accident de voiture, il cesse de travailler 17 ans avant sa mort, lui non plus n’a pas d’issue : No escape.

 

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