Un photographe de notre temps (Daniel Blaufuks)

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

John Berger a eu 90 ans le 5 novembre. Ce jour-là son éditeur anglais a fait une vente flash à 50%. Du coup, je n’ai pas encore la totalité des œuvres complètes de cet homme que j’admire, mais je m’en approche. J’étais en train de lire son premier livre, un roman de 1958, A Painter of Our Time (traduit chez Maspero en 1978). C’est le journal d’un peintre hongrois, Janos Lavin, exilé à Londres, journal commenté par son ami John, un critique. Janos peint des sportifs, des nus, des mouettes, Janos, dit sarcastiquement le directeur de l’école d’art où il enseigne, est notre lien avec la tradition picturale. Quand il connaît enfin le succès, Janos disparaît : il part début octobre 1956 pour la Hongrie, son pays qu’il avait quitté en 1919 après l’échec de Béla Kun et où il retourne juste avant le soulèvement anti-soviétique. On n’en saura pas plus.

Si le livre, sous la plume de John, dépeint remarquablement bien le studio du peintre, l’univers des galeries londoniennes ou l’ambiance d’un vernissage, Janos, dans les entrées de son journal, ne cesse de s’interroger sur la peinture (Berger fut peintre dans sa jeunesse), il parle remarquablement bien de ses luttes avec la toile, de ses frustrations, de ses espoirs ; de ce point de vue, c’est un livre que je classe dans mon panthéon aux côtés du Giacometti de James Lord. Et Janos parle des rapports de l’art et de la politique, du socialisme dans l’art : quelle est l’utilité de l’art, son sens, sa mission ? Vu l’époque, il est beaucoup question de réalisme socialiste et d’art au service du prolétariat, mais ce n’est là qu’un prétexte. Janos cite le sculpteur allemand Gerhard Marcks : « L’art n’est pas là pour soulager l’ennui de ceux qui n’ont pas d’idéal ».

Oui, mais quel idéal ? Comment faire ? L’artiste peut être militant révolutionnaire avec des pierres ou un fusil, ou bien il peut mettre son art au service de la révolution et produire de la propagande. Ou bien, écrit Janos, certains rares artistes peuvent simplement suivre leur vocation et être prêts à mourir pour elle. Delacroix, Cézanne, van Gogh se sont battus pour leur vision, ils ont mis toute leur énergie à trouver les formes visuelles pour la traduire, et, ce faisant, ils ont contribué à construire un monde meilleur, plus vrai, plus riche.  Et ceux-là sont de vrais révolutionnaires, même, dit-il, après que leurs œuvres aient été congelées dans les musées. Berger, que j’ai croisé il y a quelques années du côté de Ramallah, est un homme de convictions et qui s’engage pour elles, mais c’est avant tout un des rares critiques sachant aussi bien faire entrer le monde réel au sein de la critique.

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

C’est ce livre que je lisais le jour où je suis allé voir l’exposition de Daniel Blaufuks (jusqu’au 14 janvier) dans le nouvel espace de la galerie Vera Cortes (un White Cube fonctionnel dans un quartier fade mais efficace, après des années dans un charmant appartement au bord du Tage : professionnalisation). Blaufuks, photographe de la mémoire, du souvenir, de l’histoire, du génocide des Juifs, photographe hanté par le passé. Mais ici, quasiment un seul objet photographié, objet trivial et quotidien au possible : la table de sa cuisine et la fenêtre qui l’éclaire. Il y boit du lait ou du café, il y lit le journal, il y mange un fruit, rien que de très banal.

Daniel Blaufuks, Jornal,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 29x41cm

Daniel Blaufuks, Jornal,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 29x41cm

La vingtaine de photographies exposées, la centaine d’images du petit journal de l’expo (ci-dessus), le millier de clichés faits, sont d’abord, évidemment, une tentative d’épuisement. Mais, à la différence de Perec, le temps est illimité et le point de vue est univoque : aucune distraction, aucun être humain ou chien errant ou bus 93 n’entre dans le champ de vision. Là où Perec absorbait le monde environnant en trois jours, Blaufuks ne s’intéresse, en plus de trois ans, qu’à ce petit espace désert et habité par lui seul. On pense au Voyage autour de ma chambre de Maistre, mais un voyage bien fermé sur lui-même.

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

Cette incessante répétition, déclinée sur différents modes photographiques (analogue et numérique, noir et blanc et couleur, polaroid et films classiques) ne semble guère obéir à un protocole précis, conceptuel, mais plutôt aux humeurs de l’artiste. Ce désir d’épuisement, d’absorption en devient quasi pathologique : Blaufuks cite le borgésien Ireneo Funes qui mourut d’une indigestion de mémoire, plus savante que visuelle ; j’ai plutôt pensé à la mémoire eidétique de l’artiste anglaise Lindsay Seers, que l’absorption compulsive d’images rendit muette jusqu’à l’âge de huit ans, et qui, une fois la parole maîtrisée, n’eut de cesse que de continuer à ingérer des photographies par la bouche.

Daniel Blaufuks, Panorama,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 46x18x22cm

Daniel Blaufuks, Panorama,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 46x18x22cm

On retient aussi, dans cette tentative formelle d’aller au bout de la représentation, une nostalgie de la matérialité de la photographie et une remise en cause de la vérité photographique. Comme pour mieux le souligner (et nous narguer), trône au centre de la salle une sorte de porte-bouteilles miniature avec des petits viseurs de plastique, mono ou stéréo, outils dérisoires de vision s’il en est, nous forçant à nous contorsionner pour y coller l’œil et revoir les images qui sont au mur derrière nous.

Daniel Blaufuks, 21 de Setembro de 2015 3:06, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 100x150cm

Daniel Blaufuks, 21 de Setembro de 2015 3:06, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 100x150cm

Ce sont des photographies superbes, avec bien sûr, d’abord, un travail sur la lumière : latérale, venant d’une fenêtre vétuste, aux carreaux parfois colorés, elle ne structure pas l’espace comme chez Vermeer, elle le caresse. Le rendu de la matière est souvent fascinant, ainsi le fondu du lait dans le duralex (ci-dessus) ou la sensualité brutale de la peau des citrons, bien plus Chardin que Cézanne (ci-dessous). Ces natures mortes n’ont pas le jansénisme froid de Cézanne ou des cubistes, elles respirent la gourmandise flamande ou la luxuriance d’un Lubin Baugin.

Daniel Blaufuks, 20 de Julho de 2015 5:38, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 110x160cm

Daniel Blaufuks, 20 de Julho de 2015 5:38, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 110x160cm

Beaucoup de références artistiques dans ces photographies, de Chardin à van Gogh et de Malevitch à Vermeer, trop peut-être : ces tournesols sont-ils vraiment là par hasard ou à dessein ? Peu de mots, par contre : journaux et livres posés sur la table sont délibérément illisibles, non identifiables. Seul une photo d’angle (ci-dessous) accrochée bien haut (comme une icône tutélaire) laisse voir des livres entassés (van Gogh encore), et c’est là qu’on retrouve, outre Perec, Sebald et Theresienstadt, tous les spectres qui hantent Daniel Blaufuks.

Daniel Blaufuks, 17 de Julho de 2015 6:26,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 60x90cm

Daniel Blaufuks, 17 de Julho de 2015 6:26, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 60x90cm

Pour revenir à Janos Lavin (et à John Berger), ce travail formel, bien moins « militant » ou « engagé » que les précédents, est tout autant qu’eux un travail « dans le monde », au-delà des apparences. En allant au bout de son propos, en tentant d’épuiser une situation ou plutôt sa représentation, en s’attaquant à cette impossible tache, Blaufuks nous parle d’impuissance et de résilience, il conte ses efforts, et comment ceux-ci, inlassables, changent la vision du monde : de l’esthétique du banal comme justification que la vie vaut d’être vécue. On peut paraphraser pour lui le titre du livre de Berger (dont le narrateur nous dit d’ailleurs qu’il aurait pu se nommer Portrait de l’artiste en émigré).

Toutes photos : Daniel Blaufuks, from the series “Attempting Exhaustion”, 2016. Courtesy of the artist and Galeria Vera Cortês. Photo: Bruno Lopes
Excepté les photos 5 & 8, de l’auteur.

 

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Putain d’époque ! Lettre ouverte de Kendell Geers à Kader Attia à propos de son action en justice pour plagiat contre Dosseh et Nekfeu

Nous avons été quelques-uns à être choqués par l’action en justice de Kader Attia contre les rappeurs Dosseh et Nekfeu pour plagiat : ceux-ci, dans un clip vidéo (qu’on peut encore voir ici) ont vêtu leurs choristes et eux-mêmes de couvertures de survie, qui peuvent rappeler cette pièce de Kader Attia ; ils ont aussi filmé ce bâtiment de Ricardo Bofil, qui n’a rien dit, mais certains ont pensé que Cyprien Gaillard aurait aussi pu y voir un plagiat. Les artistes ont réagi ici. Comme je tentais de formuler moi-même mon indignation contre cette accusation, j’ai reçu ce texte de Kendell Geers qui présente fort bien la position éthique à laquelle j’adhère. Je n’ai malheureusement pas le temps de le traduire, et je l’ai très légèrement édité, vu sa longueur : Les emphases sont de mon fait.

[8 décembre : traduction en français ici]

 

Open letter to Kader Attia

NOW IS THE WINTER OF OUR DISCONTENT !

It has been a full decade since we first met on the exhibition “Take a Walk on the Wild Side,” curated by Jérôme Sans at de Pury & Luxembourg in Zurich. So much has changed since then and I would like to congratulate you on your success and rise through the art system.

Was it Voltaire who first said that with great power comes great responsibility?

I feel it important to step up to this podium now in protest against your injunction that demands Dosseh and Nekfeu remove a video clip from the internet on the grounds of plagiarism. I feel it important that I speak up with regards a subject very close to my heart, as well as my art. I feel it important to defend artists in an age when profit seems to be the only measure of morality

Since 1988 I have developed a body of work and a language around the very subject of plagiarism, taking my cue from Lautréamont, the French poet born in Uruguay, who said “Plagiarism is necessary. Progress implies it. It holds tight an author’s phrase, uses his expressions, eliminates a false idea, and replaces it with just the right idea.” His revolutionary text Poésies was the Holy Water that baptised the Surrealists, a text written between the lines of words plagiarised from other authors. I have always wondered if Paul Gauguin was inspired by Lautréamont when he said that “Art is either plagiarism or revolution,” but there can be no doubt who inspired Guy Debord when he wrote his revolutionary book the “Society of the Spectacle” in 1967. He said that “Ideas improve. The meaning of words participates in the improvement. Plagiarism is necessary. Progress implies it. It embraces an author’s phrase, makes use of his expressions, erases a false idea, and replaces it with the right idea.”

I have on many occasions used the works of other artists and writers, cutting them up and slicing them in with “Minutes to Go,” like William Burroughs, Brian Gysin, Gregory Corso and the South African Sinclair Beiles. Their Cut Up concept was itself lifted from Tristan Tzara and has since evolved into what might be read as the spiritual core of Rap, Hip Hop, urban culture and the corner stone of Pop Art and Post Modernism.

If I were you, I would take it as a huge compliment that young French artists have decided to Cut your work Up into their online video. It is said that imitation is the sincerest form of flattery. Plagiarism is not theft and in the context of Dosseh and Nekfeu, I would be flattered if I were you.

The point that you are making with regard the rights of artist is very important and needs to be said again “… as visual artists, we must defend ourselves against the non-consensual uses of our works. …. Everyone is plundering us, whether it’s advertising or the cultural industry.”

If there is any industry that should be protested against, it is our own, the art business. Sadly art, and artists, are no longer judged by vision, integrity, contribution to history or even aesthetics. No, we are judged only by price, sales and market ranking. As artists grow ever more powerful and their bank balances swell, there are few who dare speak out in defense of our craft because we all know that would be to bite the hand that feeds. We have become the flotsam and jetsam in a stream of economics that instrumentalises every one of us without respect.

You are right to declare that “Every artist, whether musician, plastic artist or other, must defend the integrity and respect of his work” and it is in this defense that I now feel compelled to stand up in defense of our rights to be artists, yours, mine as well as that of Dosseh and Nekfeu.

One artist’s plagiarism is another’s sampling and yet another’s Appropriation Art and today we may even call it reblogging, retweeting or even sharing. What was once Avant Guard is now Zombie Conceptualism. As the news of your charges spread, I have been contacted by numerous artists calling me to defend my own work by accusing you of double standards.

Would you have the books of Burroughs, Debord and Lautréamont also removed from the library shelves? Would you also empty out the museums of every work by Richard Prince, Andy Warhol, Jeff Koons and Sherrie Levine?

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What would you say in your own defense against the very charges of plagiarism that some artists might also claim? [Kendell Geers has supplied me with some examples, four of them I show here] It could be argued for instance that you have lifted more than a few pages from my catalogue. You must recall the retrospective that opened at the Baltic Centre for Contemporary Art in Newcastle the very same night as your exhibition Dreams opened there on the 21 September 2007. Given the proximity between some of your works and my own, the insecure artist might cry plagiarism, but I am flattered by your references, in the way that Braque and Picasso exchanged ideas and contested their Avant Guards.

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Your enemy today is not Dosseh and Nekfeu, nor is it advertising or the cultural industry. NO, your enemy is my enemy, as we live in an age when ignorance blossoms. Grant your fellow artists the right to quote, sample, pay homage and express themselves as artists.

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[…]

We are already living in the Darkest of Ages once again, but it’s only going to get darker. Using the words of Dosseh et Nekfeu, let’s name this age “Putain d’époque” and let them sing out loud their protest ! ! ! Why are you so threatened by this video to have it censored?

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Your enemy today is not Dosseh and Nekfeu. Your enemy is my enemy, the same enemy of every human being who believes in changing the present for a better future. The true enemy of every artist in the world today are the armies and legions of Big Brother who will soon persecute individualism and independent thinking as « thoughtcrime,” the censor boards of freedom, expression and liberty. It will not be long before we are all going to be censored and all our work removed from the internet simply for being artists who think outside of the borders. Today, more than ever, artists should stick together in solidarity, stand up against the Big Brothers of Donald Trump and Marine Le Pen, stand tall in protest and make our voices of dissent known collectively as one.

Drop the plagiarism claim and allow other artists the right to sing their anthem, their protest to our times, “Putain d’époque” ! ! ! !

In the words of Lautréamont, “I replace melancholy by courage, doubt by certainty, despair by hope, malice by good, complaints by duty, scepticism by faith, sophisms by cool equanimity and pride by modesty.”

“Say it again: ‘Poetry is for everyone.’ Poetry is a place and it is free to all cut up Rimbaud and you are in Rimbaud’s place” William Burroughs

Kendell Geers,  5 December 2016