Du musée comme congélateur (Carl Andre)

Carl Andre, poème, 1982

Carl Andre, poème, 1982

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L’exposition Carl Andre au MAMVP (c’est presque fini : jusqu’au 12 février) est une excellente rétrospective de son travail, tant les sculptures, grandes ou miniatures, que les poèmes visuels (moins connus, mais d’une beauté formelle très envoûtante, au-delà du sens). Mais ce qui y est frappant, c’est l’écart, sans doute inévitable, entre les postulats initiaux de l’artiste et la manière dont les œuvres sont présentées dans un musée.

Vue d'exposition

Vue d’exposition

Les grandes sculptures d’Andre sont avant tout des compositions, des définitions de ce qu’elles doivent être (on peut oser une analogie avec Claude Rutault, même si Andre ne va pas aussi loin dans la dimension méthodique protocolaire) : conçues sur papier, comme un patron, elles étaient assemblées avec les matériaux disponibles localement, puis démontées à la fin de l’exposition, et les matériaux, bois ou brique, retournaient à leur état originel. L’œuvre pouvait être vue non comme un objet, mais comme une expérience unique, temporaire, mais reproductible plus tard, en un autre lieu, avec des matériaux similaires, selon le même schéma. Las, marché de l’art et contraintes muséales empêchent aujourd’hui cette liberté de l’éphémère, les sculptures sont désormais inventoriées, rendues permanentes, plus rien de local, plus de retour à l’état originel, mais un gel muséifiant qui change leur nature. De ce fait, ce sont les pièces les plus « précieuses », faites de graphite et de cuivre brillant (44 Carbon Copper Triad, au premier plan ci-dessus), d’acier et d’aluminium en damier, ou de lingots d’aluminium empilés en ligne, qui attirent le plus l’œil, davantage que les œuvres plus brutes.

Carl Andre, Lament for the Children au PS1, 1976

Carl Andre, Lament for the Children au PS1, 1976

De plus, Carl Andre concevait des œuvres faites pour que le spectateur puisse interagir avec elles, les parcourir, les toucher, naviguer au sein d’elles, expérimenter la sensation de son corps en rapport avec la taille, la structure, la texture même des œuvres. Las, pour les mêmes raisons, seules six compositions au sol sont encore accessibles ici (c’était bien le moindre, mais les stipulations sont strictes : ni pieds nus, ni talons aiguille, ni semelles humides …) ; les autres pièces, à l’intérieur desquelles on pouvait initialement se déplacer comme au sein d’une forêt de plots ou de madriers, sont formellement interdites d’accès par une brigade de gardiens vigilants. Pour prendre un exemple, regarder Lament for the Children à distance n’engendre qu’un intérêt intellectuel, froid, distancié, alors que, en 1976, dans ce qui deviendra PS1, marcher sur les dalles de la cour au milieu de ces cent plots de béton (initialement des supports de réservoir) devait générer un sentiment d’effroi et de mélancolie, comme dans un cimetière (les pierres tombales comme origine de la sculpture).

Vue d'exposition

Vue d’exposition (installation dans laquelle il est interdit d’entrer)

Tout cela dénature quelque peu, non point tant l’œuvre elle-même d’Andre, mais son intention, et la sensation qu’on devrait pouvoir y ressentir. Sans doute était-ce inévitable, mais c’est dommage. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle Andre ne fait plus de grandes pièces depuis plusieurs années, mais seulement de petites sculptures qu’il donne à ses amis, plutôt que de les vendre.

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3 réflexions sur “Du musée comme congélateur (Carl Andre)

  1. f.chevret dit :

    C’est en lisant hier midi votre article sur Carl Andre que je me suis décidé à aller le voir. Je connaissais pour avoir été un inconditionnel de l’art minimal et conceptuel dans les années 80, mes années de Beaux-Arts. Et puis je m’étais éloigné de tout ça considérant qu’il y avait trop de distance, de froideur, d’intellectualisme. Donc, hier, je suis allé au Musée d’Art moderne sur la pointe des pieds. Surprise à l’extérieur, 1/2 heure de queue. J’ai pensé que tout le monde allait voir Bernard Buffet. Et re surprise dans l’expo Carl Andre, beaucoup de monde. Et là, quelque chose s’est passé. Quelque chose d’humain, de sensible alors qu’il n’y a que des briques et des poutres. Sans doute la cohérence d’un travail étalé sur des 10e d’années. De sentir l’espace, réellement l’espace définit par la sculpture. J’ai repensé à Brancusi qui remplaçait, dans son atelier, une œuvre vendue par un moulage en plâtre pour retrouver l’équilibre de l’espace. je crois qu’il y a quelque chose de cet ordre là. Il y a réellement un travail sur l’espace qui est perceptible. Avec le bémol de ne pouvoir simplement traverser les différentes œuvres. Donc très bonne surprise.
    Merci

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    • Quand j’y suis allé, les salles de l’ARC étaient vides, alors que l’expo Buffet était bondée. Mais vous avez raison, malgré cette « congélation », les pièces ont un rapport à l’espace extraordinairement sensible.

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