Vivent les mensonges joyeux !

Pablo Wendel, Terracotta Warrior, 2006
Vidéo couleur, 4 min 42 sec

en espagnol

C’est une réjouissante exposition que présente, sous le joyeux et terrifiant titre « Make Truth Great Again » la galerie Jousse (jusqu’au 8 avril) sous l’égide de Martin Le Chevallier, (que j’avais remarqué là) qui, outre son propre travail, a réuni différentes pièces autour des fausses vérités, concept aujourd’hui très à la mode en politique, de Trump à Netanyahu, et que l’art décline au moins depuis Boronali. On y retrouve des degrés divers de mensonge, qu’on peut tenter de classifier tant bien que mal; il s’agit, toujours ou presque, d’introduire subrepticement de la fiction dans le réel, et, ce faisant, de déranger, de questionner. En somme, il s’agit de réhabiliter le mensonge, de faire son éloge. La pièce la plus déroutante peut-être est le film de John Smith, The Girl Chewing Gum, qui ressort davantage d’une appropriation de la réalité, de sa transformation en fiction : face à des événements banaux dans la rue, le réalisateur feint de les ordonner, de diriger des acteurs, comme s’il en était le maître et non le témoin : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur » (Cocteau).

Gianni Motti, Entierro N°1, 1989
Photographie couleur documentant une action
Courtesy galerie Perrotin

Certains tournent autour de « l’impersonification », du fait de s’approprier une identité autre dans le but d’interroger, de provoquer, de déranger : ainsi les faux policiers de Martin Le Chevallier, les faux militaires de Harald Fernagu, ou le faux délégué indonésien à l’ONU de Gianni Motti. Ce dernier pousse plus loin la frontière entre réel et fiction en organisant son propre enterrement dans une petite ville espagnole (mais sans les pleureuses d’Adrian Paci), où, à la fin de la cérémonie, il se lève du cercueil et s’enfuit, pourchassé par les fidèles qui croient voir un miracle. Il y a aussi des faux faux, comme Philippe, de Fayçal Baghriche, un mannequin vêtu comme les statues vivantes de rue, devant qui on se prend en photo et à qui on laisse une obole, mais là c’est vraiment une statue, double déception. Autre déplacement similaire, la carte postale du faux château de Maison-Laffitte reconstruit en Chine, que Martin Le Chevallier glisse dans le présentoir de cartes postales du vrai château.

Agnès Geoffray, Libération (série Incidental Gestures), 2011
Photographie retouchée
22 x 34 cm
Édition de 3 + AP
Courtesy Agnès Geoffray

Comme bien sûr le mensonge est politique et la politique est mensonge, tout un pan de l’exposition a à voir avec la réécriture de l’histoire, qu’il s’agisse de la pièce radiophonique bien connue d’Orson Welles sur l’invasion des Martiens, de la fausse explosion atomique en Tchéquie de Ztohoven, ou des couvertures de journaux factices de The Yes Men. Mais surtout Agnès Geoffray revisite, à son habitude, des moments en suspens de l’histoire en rhabillant une tondue de l’épuration, la soustrayant à la vindicte populaire des résistants de la dernière heure et lui redonnant sa dignité perdue. Par contre, à ms yeux, le « reenactment » ressort d’une autre logique et j’ai été surpris de voir là un court extrait de la Bataille d’Orgreave de Jeremy Deller, qui remet en scène les affrontements entre mineurs de charbon grévistes et policiers sous Thatcher : cela n’a rien d’un « mensonge », mais est au contraire un travail historique de reconstitution militante.

Andrew Tider et Jeffe Greenspan, Prison Ship Martyrs’ Monument 2.0, 2015
Photographie documentant une action

Interventions plus radicale dans la réalité, celles d’artistes qui font un pas en avant et inscrivent leur marque dans le réel. Les Arabian street artists, employés pour peindre les décors de la série Homeland, y écrivent, en arabe « There is no homeland » pour contrer à leur manière l’idéologie néo-coloniale de cette série. Andrew Tider et Jeff Greenspan érigent un buste d’Edward Snowden sur une stèle vide dans un parc new-yorkais dédié aux morts de la guerre d’indépendance, alors qu’il est inculpé d’espionnage et de vol, lui conférant ainsi une image de contre-héros révolutionnaire. Plus subtile (en haut) est la performance de Pablo Wendel, qui se glisse discrètement parmi les soldats de Xian (dont chacun, rappelons-le, a un visage différent) vêtu comme eux et immobile : il faut un moment pour que les gardes le remarquent et encore plus longtemps pour qu’ils décident quoi faire, avant de l’emporter comme une statue inerte : au-delà de la performance amusante, mais risquée, j’y vois une affirmation de l’individu face à une société égalitariste et normative.

Vue d’exposition « MAKE TRUTH GREAT AGAIN ».
Une proposition de Martin Le Chevallier
© Paul Nicoué

Plus dense et moins joyeuse est la vidéo Münster de Martin Le Chevallier, pièce maîtresse de l’exposition après tous ces apéritifs agréables. Par le biais de deux observateurs, un narrateur et un candide, il y explore le récit sur la construction et la chute brutale d’une idéologie théocratique radicale, celle des Anabaptistes de Münster en 1534-35 : était-ce la dictature de prédicants illuminés et cruels ou une utopie proto-communiste ? était-ce une illusion bienfaisante ou un détournement des biens (et des femmes) au profit des prédicants (désormais polygames) ? Foi ou tyrannie ? Quelle est la vérité historique et comment peut-on la représenter ? Comment se bâtissent les mythes ? C’est l’interrogation des deux lansquenets de Münster qui, depuis l’écran de gauche, regardent la ville au loin, en gris sur l’écran de droite, où apparaissent des anabaptistes faisant leur profession de foi. La vidéo durant 48 denses minutes, on se prend à souhaiter en lire le script pour n’en rien perdre. Après les interrogations sur la vérité des deux premières salles, c’est sa construction historique qui est ici au centre du propos.

Photos courtesy Galerie Jousse.

 

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