Les chimigrammes de Fanny Béguély, entre maîtrise et hasard

Fanny Béguély, Chimigramme 24×30.5 cm, 21 janvier 2014, Papier Oriental New Seagull Select, coll. privée

 

en espagnol

Dès qu’il est question de photographie non conventionnelle, expérimentale, le spectateur, déjà souvent perplexe devant les images qu’il voit, s’interrogeant sur ce qu’elles représentent, veut aussi comprendre comment elles ont été faites, par quel procédé plus ou moins magique l’artiste en est arrivé là. On ne sait admirer les images seules, on veut aussi percer leur secret de fabrication; comme je le suggérais à propos d’Adam Fuss, cette curiosité est peut-être la mauvaise manière de visiter une exposition, ou en tout cas ce qu’il y a de moins intéressant, mais nous avons tous du mal à y échapper, au risque que la mécanique nous fasse perdre de vue la magie.

Fanny Béguély, Chimigramme 18×24 cm, 18 août 2015, Papier Kodabrom, coll. privée

Or, justement, les œuvres que Fanny Béguély expose actuellement à la galerie Jitterbug, avant même qu’on les ait définies et caractérisées, frappent par leur étrangeté, par leurs courbes tourmentées, par leur apparence de texture granuleuse, par les petits éclats qui semblent en percer la surface, par les coulures qu’on y décèle, par les étincelles et les fulgurances qui les parcourent, par les gouttes de lumière qui les éclairent. Excepté une main, nulle forme reconnaissable, sinon des tourbillons, des fragmentations, des ruissellements organiques (serions-nous devant des macrophotographies pseudo-scientifiques d’organismes vivants ?). Ces images-objets ne montrent rien qu’elles-mêmes, elles se sont affranchies de toute représentation du monde, ce ne sont pas des empreintes du réel mais des témoignages de leur propre gestation.

Fanny Béguély, Chimigrammes, vue d’exposition

Sur un mur, un ensemble d’une centaine de petits formats décline des variations de noir et de blanc, assemblages mystérieux de formes qui s’emboîtent, se complètent et se repoussent, comme l’enchevêtrement d’un sous-bois percé de lumière.

Fanny Béguély, Chimigramme 18×24 cm, 7 août 2015, Papier Kodabrom, coll. privée

Si l’envie vous en prend, vous lirez, ou l’artiste vous expliquera, que ce sont là des chimigrammes, dans la lignée de ceux inventés par Pierre Cordier et poursuivis par Gundi Falk, obtenus donc par le jeu de la lumière sur des papiers photographiques badigeonnés de révélateur, de fixateur et d’autres substances stimulantes ou protectrices : une écriture de chimie tout autant que de lumière. Si vous insistez davantage, vous comprendrez que la douceur des tons vient aussi du fait que ces papiers sont souvent périmés (comme chez Alison Rossiter), et donc leur sensibilité à la lumière s’est affaiblie avec le temps; ce souci (incongru à l’époque de l’instantanéité et du selfie en temps réel) d’une dimension temporelle de la photographie se manifeste aussi par le fait que certaines pièces ont été délibérément mal fixées, et vont donc lentement s’estomper au fil du temps.

Fanny Béguély, Chimigramme 18×24 cm, 5 février 2015, Papier Kodabrom, coll. privée

Mais, au-delà de la technique, l’élément important de la fabrication de ces pièces est l’implication physique de l’artiste : alors que le photographe classique n’utilise la plupart du temps que son œil et son doigt, c’est tout le corps de Fanny Béguély qui est mis en jeu ici : non seulement la gestuelle du peintre ou du graveur pour étendre les produits sur le papier, parfois à mains nues pour une meilleur sensation haptique, mais aussi la performance chorégraphique, rituelle, qui l’a fait réaliser en une journée le mur de petits formats. L’artiste travaille le plus souvent à tâtons, incapable de savoir par avance quelle image elle va obtenir (même si elle suit et documente un processus scientifique rigoureux) et conjuguant sa maîtrise du procédé avec l’intervention du hasard.

Photos courtesy de l’artiste

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