Terra Incognita (Inez Teixeira)

Vue d’exposition; photo Alice Vasconcelos

en portugais

en espagnol

Il est des tableaux abstraits dont on admire structure, formes et couleurs, mais qui laissent froid, à distance, sans engagement. Et il en est d’autres – et c’est le cas des grandes compositions sur papier d’Inez Teixeira (exposition à Lisbonne terminée) – où, sans y reconnaître la moindre forme, on se projette, on entre dans l’image, qu’on prenne du recul ou qu’on s’approche tout près. Ce ne sont pourtant que des traînées d’ombre, des formes fluides se recouvrant, des volumes aqueux ou nébuleux, mais toujours l’imagination tente de se raccrocher à des formes connues, vues aériennes ou endoscopiques, échelles impossibles à saisir. Ces flux de matière noire, ces masses et ces gouttes, hors de toute représentation, offrent néanmoins un support à l’imaginaire, une ouverture aux rêves. Mais ils gardent leur pureté abstraite, ils se prêtent aux interprétations mais ce n’est qu’un prêt, ils ne se confient pas.

ST, série Terra incógnita, 2016. Acrylique sur papier. 160 x 120 cm. Photo José Manuel Costa Alves

L’exposition se nomme Terra Incognita, ces zones des cartes anciennes qui parfois restaient blanches, mais parfois aussi étaient peuplées des fantaisies animales, végétales ou minérales du cartographe. Mais il me semble qu’il faut remonter plus avant, et qu’on est là avant la terre même, qu’on est aux premiers versets de la Genèse, quand la terre était vide et vague et que les ténèbres couvraient l’abîme. On est entre le cosmos infini et l’eau insondable, et jamais ces terres inconnues ne seront découvertes, nulle carte ne saura jamais nous guider dans ces ténèbres (et sans doute n’est-il pas innocent que l’artiste cite John Milton parmi ses inspirations).

ST, série No vazio da Onda, 2014. Acrylique sur papier. 23 x 31 cm. Photo José Manuel Costa Alves

Ces œuvres sont des instantanés d’une transformation permanente, elles se refusent à toute définition définitive, elles montrent l’immensité des fractales et la fluidité des coulures, elles n’ont pas de frontières, ou plutôt celles que l’artiste leur donne en les inscrivant dans un cadre, sur un papier sont artificielles. Pourquoi couper ici plutôt que là, pourquoi cadrer ainsi et non autrement : on devine bien que ces dessins ne sont que des parties d’un tout immense, illimité, dont l’artiste ne nous offre ici que tel ou tel petit morceau. Bien plus qu’à d’autres travaux à l’encre (ceux de Victor Hugo par exemple), j’ai pensé là aux Equivalents de Stieglitz, photographies de nuages qui n’ont ni haut ni bas, ni droite ni gauche, et qui ne sont que des encadrements du ciel, comme les papiers de Teixeira ne sont que des encadrements d’un mystère encore plus profond, encore plus éloigné de la réalité concrète (et elle a déjà travaillé avec la classification des nuages).

ST, série No vazio da Onda, 2014. Acrylique sur papier. 23 x 31 cm. Photo José Manuel Costa Alves

Outre cette dizaine de grandes compositions, deux petites séries dans cette exposition, l’une autour du crâne, et l’autre, Dans le vide de la vague, une vingtaine de petits dessins fluides, aqueux, où des gouttes semblent émerger des profondeurs du papier, comme des instantanés rapides, des photogrammes au long desquels on se promène, reconstituant leur enchaînement.

Photos courtesy de l’artiste

Publicités

Une réflexion sur “Terra Incognita (Inez Teixeira)

  1. Merci pour ce comte-rendu. Je suis toujours avec intérêt vos publications, notamment sur les artistes portugais, peu connus en France. C’est d’ailleurs ce qui m’a incité à allez voir l’exposition de Graça Morais à la fondation Calouste Gulbenkian à Paris. Une belle découverte. J’en ai fait un petit compte-rendu que j’en profite pour vous soumettre (http://critiquexpo.tumblr.com/post/162084218794/gra%C3%A7a-morais-la-violence-et-la-gr%C3%A2ce-fondation).
    Par ailleurs, ce que vous dite et ce que vous montrez du travail d’Inez Teixeira croise certaines de mes préoccupations artistiques (les portulans, le titre même de « terra incognita »). Là encore j’en profite pour vous donner l’adresse de la page où j’ai réuni ces travaux : http://www.stephanepeltier.com/index.php/peintures?id=16

    Enfin, devant me rendre à Lisbonne cet été, quels sont selon vous les lieux d’expositions les plus intéressant de la ville ?
    En vous remerciant
    Cordialement

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s