Des périls de la photographie documentaire (Arles 1)

Ester Vonplon, Sans titre, Arctique, 2016. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Stephan Witschi.

en espagnol

Et voici donc quelques articles sur les Rencontres d’Arles, même si j’y fus aussi occupé à d’autres choses. Tout d’abord, il m’a semblé que, davantage que dans les précédentes éditions, il y avait cette année une profusion d’expositions à dominante documentaire, plus qu’on n’en attendrait dans un festival de photographie pas spécialement axé sur ce sujet. Ce n’est pas critiquable en soi, mais bon nombre de ces travaux documentaires étaient des reportages, parfois fort intéressants, mais sans grande distance avec leur sujet, sans réflexion critique, sans originalité créative. Ce fut par exemple le cas de la plupart des propositions pour le Prix Découverte (auquel, désormais, les galeries sont associées : est-ce un signe de marchandisation ? En tout cas, cela va exclure des artistes non commerciaux – le lauréat du prix 2005 n’aurait pas été éligible, par exemple – mais je ne suis pas sûr que cela ait un impact sur le penchant documentaire).  Une réflexion intelligente sur un sujet donné, que ce soit les lieux de pouvoir, les mosquées turques, les nomades du Sahel, ou les anciennes bases soviétiques, ne suffit pas, à mes yeux, à fonder un travail photographique de qualité. Se distinguaient dans le lot les paysages célestes de Juliette Agnel, peut-être un peu trop travaillés, et les très belles images arctiques  d’Ester Vonplon, pleines d’un infini vertige et d’un spleen austère, pour qui j’ai voté.

Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Retracing our steps, Fukushima Exclusion Zone, 2011 2016, photo de l’auteur

Le lauréat a été le plus créatif des documentaristes, le duo Carlos Ayesta et Guillaume Bression, qui avait l’avantage de ne pas seulement interviewer et photographier (assez banalement) des déplacés de Fukushima, mais aussi de montrer des murs de sacs plastique emplis de terre contaminée et surtout ces barrières de film plastique entre des arbres, comme une frontière dérisoire entre les deux territoires, comme une poésie de la distance.

Eleonore Lubna, Jambe artificielle de Olexandr Konyonov, Desyakin, 2017

Nombreuses sont les autres expositions, où les bons sentiments, politiques, écologiques, ethnologiques ne suffisent pas à transcender un travail de reportage bien fait, mais sans mise à distance créative : c’est le cas par exemple, du travail sur Monsanto, où la dénonciation de cette société devenue emblématique de tous les crimes contre la nature est faite de manière scolaire, didactique, plate : un réalisme sans souffle, une photographie qui ne va pas au-delà de son discours convenu (un peu comme les paradis fiscaux il y a deux ans). Un peu plus travaillés dans ce registre sont la documentation de Gideon Mendel sur les inondations (on y voit aussi des images délavées, bien plus recherchées que les portraits pieds dans l’eau), et le travail de reportage de Samuel Gratacap sur les réfugiés en Libye, mais surtout le dialogue sur l’Ukraine entre le (relatif) vétéran Guillaume Herbaut et la (jeune) photographe Éléonore Lubna, à peine sortie de l’école, dans le cadre des « conversations Olympus », souvent excellentes. Chaque image de Herbaut, aussi apparemment paisible paraisse-t-elle, contient un détail rappelant la guerre : trou d’obus, vitre brisée, filet de camouflage, ferraille, traces violentes d’un conflit dont les personnes déplacées de Lubna portent en elles-mêmes le souvenir, les empreintes douloureuses, invisibles ou tangibles.

Mathieu Pernot, Les Gorgan, vue d’exposition, photo de l’auteur

Mais, parmi toutes ces expositions qui nous parlent du monde tel qu’il est, une seule se détache vraiment du lot, car elle interroge la forme même du documentaire, elle est la trace d’une évolution, depuis la distance initiale face à un « bon sujet » intéressant jusqu’à la relation quasi fusionnelle aujourd’hui entre le photographe et son sujet, c’est celle de Mathieu Pernot sur une famille gitane, les Gorgan, qu’il photographie depuis ses années à l’ENSP il y a 22 ans. Bien sûr, on peut rester en surface et ne parler que de cette famille gitane, de son histoire, de son présent, de ses anecdotes et de son pittoresque, et c’est déjà un sujet intéressant, séduisant même pour qui ne connaît rien de la culture gitane:  Mais le talent de Mathieu Pernot (à la différence de la quasi-totalité de ceux cités ci-dessus) est d’aller au-delà de ce côté documentaire en interrogeant son propre rapport à son sujet, et en traduisant son interrogation en images: Un panneau consacré à chaque membre de la famille regroupe ses premières photographies (avec en particulier les photomatons des gamins), ses séries plus récentes (comme les crieurs devant la prison), des photos prises par les membres de la famille eux-mêmes sans qu’il y ait la moindre indication, la moindre distinction, des images intimes, une naissance, un deuil, la filleule du photographe. C’est bien sûr un travail sur le passage du temps, mais c’est surtout une réflexion sur la place du photographe face à son sujet, sur la distance et sa dissolution, et c’est cela qui en fait, à mes yeux, la meilleure exposition d’Arles cette année. De ce point de vue, c’est un travail plus limité, mais plus abouti que ce qu’il montrait au Jeu de Paume en 2014. Pernot présente aussi à Toulon un travail sur l’histoire des Gitans en France, que je n’ai pas pu voir, hélas.

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