La servante idéale, l’aménagement du territoire, et Mme Michu surréaliste (Arles 3)

Jean Dubuffet, Élément bleu XI, photomontage, 1967

Jean Dubuffet, Élément bleu XI, photomontage, 1967

en espagnol

Trois expositions aux Rencontres d’Arles avec une dimension historique, voire scientifique. Je passerai vite sur celle consacrée à Dubuffet et à la photographie, très complète et documentée, mais exclusivement consacrée à l’usage que l’artiste fit de la photographie, « servante idéale » destinée à documenter l’oeuvre, finie ou en cours, à la montrer par des projections (sans doute son utilisation la plus originale), à aider la mémoire du peintre en notant telle impression visuelle qui servira plus tard à construire une oeuvre, à glorifier l’artiste au travail, à aider à la conception de ses œuvres (comme le montage des sculptures dans l’espace public, ci-dessus), mais qui, à aucun moment, n’est oeuvre en elle-même, mais un simple outil (comme le dit le titre de l’exposition) : il est symptomatique que Dubuffet ait exclu la photographie du champ de l’art brut, car, conçue avec un appareil, elle ne pouvait y être acceptée. Il faudra attendre 2004 pour que la photographie soit enfin reconnue comme pouvant faire partie de l’art brut lors d’une première exposition à San Francisco, Photography on the Edge.

Tom Drahos, vue d'exposition, photo de l'auteur

Tom Drahos, vue d’exposition, photo de l’auteur

L’exposition sur la Mission photographique de la DATAR est remarquable à pluseurs titres : d’abord parce qu’elle représente un travail historique trés abouti sur cette mission, ensuite parce que, à côté de Doisneau, Fenoyl, Koudelka, Ristelhueber ou Basilico, elle remet à l’honneur des photographes un peu oubliés comme Tom Drahos et ses grandes compositions/déconstructions d’objets photographiques, François Hers et ses horizons conceptuels, ou Holger Trülzsch et ses réseaux de psychophotographies quasi situationnistes, en faisant dialoguer œuvres d’époque et pièces plus actuelles, mais surtout parce qu’elle analyse de manière critique intelligente la culture photographique du paysage, la représentation du monde physique qui nous entoure. En prime, une vidéo de Christian Milovanoff sur sa série des bureaux, mais surtout sur la manière dont se fait un livre de photographie, sur tous les secrets de mise en page et d’agencement que photographes (et maquettistes) révèlent rarement : une belle leçon.

Anne Métayer, Le lien, 1974

Nicole Métayer, Le lien, photocopies, 1974

La troisième exposition savante, celle sur le surréalisme hier et aujourd’hui, présentée par le Centre Pompidou, n’est hélas pas très convaincante: La partie historique est certes intéressante, même si ces photographies ont été maintes fois vues, en particulier à Pompidou même, lors de la grande exposition de 2009, mais aussi et  . Mais la curatrice a voulu aussi montrer les prolongements contemporains du surréalisme, en le défaisant de son contexte historique et en rassemblant des photographies contemporaines qui relèvent du bouleversement de l’image, de l’anti-positivisme, de la théâtralisation, pour reprendre les termes des cartels de présentation: Et c’est là pousser le bouchon un peu loin : classer Dayanita Singh, Sophie Calle ou Alix Cléo Roubaud comme surréalistes, c’est abolir toute définition historique et se satisfaire d’appellations attrape-tout, manquant de cohérence et se limitant au bizarre, à l’étrange, au « surréalisme » selon Madame Michu. On y rencontre certes des œuvres intéressantes, on y fait de belles découvertes (dont des compatriotes de la curatrice, peu connus en France, comme Aneta Grzeszykowska, qui avec la Tchéque Eva Kotátková, est un peu plus dans la lignée surréaliste que les autres). J’ai surtout découvert les six portraits à la photocopieuse datant de 1974 de Nicole Métayer (artiste sur qui je trouve fort peu d’informations, et qui est absente de cette liste), c’est sans doute une des premières représentations du corps dans ce nouveau médium  du Xerox Art (elle inspira le Copy-Art de Jef Aérosol) ; ce détournement d’un médium, cette exploration d’une image autre du corps, qui plus est du visage, me paraissent bien plus proches des idées surréalistes que la plupart des autres photographies contemporaines montrées ici. En somme, cette exposition, et le livre qui l’accompagne, m’ont paru un peu capillotracté et manquant de rigueur pour une exposition se voulant scientifique. Dommage !

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De la photographie nationale, Iran et Colombie (Arles 2)

Sina Shiri, Mollah à Kelishoum, province du Gilan, juillet 2015, photo de l'auteur

Sina Shiri, Mollah à Kelishoum, province du Gilan, juillet 2015, photo de l’auteur

en espagnol

Il est toujours intéressant de découvrir aux Rencontres d’Arles des panoramas des talents photographiques d’autres pays : cette année l’Iran et la Colombie. L’écueil d’une telle démarche est qu’elle peut mêler des photographes qui, certes, viennent d’un autre pays et témoignent de sa réalité, mais qui, sinon, ne présentent pas d’intérêt majeur autre que purement documentaire, avec d’autres dont le talent, la créativité, l’originalité sont tels que, quelle que soit leur nationalité, on est heureux de les découvrir. Comme on sait assez peu de choses sur l’Iran et que, sous le poids des propagandes américano-israéliennes, beaucoup auraient tendance à se limiter à des stéréotypes médiévaux, c’est moins gênant pour les photographes iraniens, car tous (ils sont 66), même les plus ordinaires, nous font découvrir la normalité rebelle d’un pays noble : même les photos les plus simples de vacances, d’amours, de joie ou de peine nous émeuvent, car elles témoignent justement de l’humanité de ce peuple que certains veulent vainement stigmatiser. Bien sûr, il est beaucoup question d’identité, d’affirmation de l’individu dans une société qui paraît très normée, de modernité et de tradition. C’est justement pour cette raison que j’ai particulièrement remarqué le travail de Sina Shiri qui, au lieu de dénigrer la religion et son poids sur la société civile, choisit de photographier ce mollah de Qom en mission dans des villages du Nord : un homme avec ses convictions, avec sa différence.

Mohsen Rastani, Le deuil d'Achoura, Bijar, Kurdistan iranien, 2008, photo de l'auteur

Mohsen Rastani, Le deuil d’Achoura, Bijar, Kurdistan iranien, 2008, photo de l’auteur

De même, Mohsen Rastani montre la ferveur populaire lors de la fête d’Achoura, ses manifestations mystiques auxquelles nous sommes plutôt imperméables (encore que …), mais dont on ne peut faire abstraction pour comprendre cet Iran complexe. À côté d’eux, des noms plus connus en Europe (la curatrice de l’exposition est la directrice de la galerie Silk Road, mais je ne saurais dire si cela a biaisé ou non le choix des artistes) :  Abbas Kiarostami bien sûr, avec une superbe série enneigéeShadi Ghadirian (Silk Road) et ses photos pseudo-Qadjar, Tahmineh Monzavi (Silk Road) et ses femmes en marge, Gohar Dashti et ses déplacements d’un couple dans des scènes de bataille. Cette idée de la transposition, du déplacement incongru semble d’ailleurs être un moyen pour bien des artistes iraniens d’approcher au mieux les mémoires de la guerre terrible avec l’Iraq : Dashti transpose les scènes de la vie quotidienne de son jeune couple au milieu des champs de bataille, Gadirian mêle objets du quotidien et vestiges guerriers, Saba Alizadeh (Silk Road) projette des images de morts au combat sur les meubles de son salon.

Fatemeh Baigmoradi, Il est difficile de tuer quelqu'un, 2016 2017, photo de l'auteur

Fatemeh Baigmoradi, Il est difficile de tuer quelqu’un, 2016 2017, photo de l’auteur

La mémoire est un thème omniprésent, mais beaucoup la détournent, la contournent, en montrent les freins, les barrières : ainsi les photographies grattées de Ghazaleh Hedayat, les visages effacés de Hawar Amini (Silk Road), et les photos brûlées de Fatemeh Baigmoradi, dont le père, militant politique, fit disparaître de ses albums photographiques les visages de ses camarades pour qu’ils ne soient pas identifiés par la police si lui-même était arrêté après la révolution islamique. Ajoutons à cet ensemble passionnant des images plus classiques de reportage, dont, ô horreur, des spectateurs photographiant une pendaison (Ebrahim Noroozi), de quoi aisément offusquer une journaliste oublieuse de nos tricoteuses.

Andrés Donadio, Imagenes de un simbolo patrio, 2106

Andrés Donadio, Imagenes de un simbolo patrio, 2106

Passons à la Colombie et à l’Amérique Latine, avec plusieurs expositions : de la photographie vernaculaire, puisque c’est à la mode, sous le curieux titre de la vache et l’orchidée, un ensemble disparate d’images curieuses et guère expliquées; un reportage sur les Indiens Kogis au dessus de Cartagène, avec le désir de nous faire partager leur vision mystico-écologique du monde; des regards croisés entre élèves de l’ENSP français et colombiens, le travail le plus élaboré étant celui d’Andrés Donadio sur un étrange rituel dans la forêt de Tequendama.

Maria Fernanda Cardoso, It's not size that matters, it's shape, Museum of Copulatory Organs, 2010, photo de l'auteur

Maria Fernanda Cardoso, It’s not size that matters, it’s shape, Museum of Copulatory Organs, 2010, photo de l’auteur

La principale des expositions sur la Colombie présente 28 photographes, on y retrouve avec plaisir Oscar Muñoz et ses visages en péril de submersion ou de disparition, on y voit beaucoup d’évocations de la guérilla, dont des portraits très sympathiques des combattants des FARC, on y parle beaucoup de nature et d’écologie, mais, à vrai dire, à part Muñoz et les vues depuis sa fenêtre de Miguel Angel Rojas, je m’y suis un peu ennuyé. J’ai toutefois souri devant les agrandissements de sexes d’insectes de Maria Fernanda Cardoso, photo scientifique à son paroxysme.

Miguel Rio Branco, Luziana, 1974 (1)

Miguel Rio Branco, Luziana, 1974

Enfin, sous l’égide « Latina », on trouve aussi une grande exposition (produite par le Jeu de Paume) de la Chilienne Paz Errázuriz qui photographie les marginaux, boxeurs, lutteurs, travestis, aveugles, circassiens, SDFs en établissant avec eux une belle relation de proximité et de confiance, et l’exposition de la collection Poniatowski, Pulsions Urbaines, qui est sous-titrée « Photographie latino-américaine 1960-2016 », mais (choix des curateurs ou des collectionneurs ?) où on n’y trouve que 3 Brésiliens sur 110 photographes, et quasiment les seules photographies de ces 3 Brésiliens représentent des prostituées ou des strip-teaseuses : la palme du stéréotype méprisant. L’exposition est très compartimentée par thèmes un peu réducteurs (la nuit, identités, couleurs populaires, les damnés, et autres poncifs), il y a d’excellents photographes, mais, par protestation, je ne vous offrirai ici que le portrait de la belle Luziana, prostituée brésilienne, par Miguel Rio Branco (les deux autres photographes brésiliens sont Ayrton de Magalhães et Rosa Gauditano). Voilà !