Imperceptibles perceptions selon Ismaïl Bahri

Ismaïl Bahri, Ligne, 2011

en espagnol

Avant même d’entrer dans l’exposition d’Ismaïl Bahri au Jeu de Paume (jusqu’au 24 septembre), l’image qu’on voit dans l’embrasure intrigue . il faut un instant pour réaliser qu’il y a là un léger mouvement, que c’est une vidéo et non une photo, puis un moment plus long encore pour s’accorder au rythme de ce mouvement subtil, pour l’intégrer dans notre corps même et réaliser qu’il y est à sa place, harmonieux, cohérent, synchrone, épanoui. Et pour cause : cette cadence-là est celle d’un pouls, d’un cœur, le sien, le nôtre; ce que nous voyons, c’est une goutte d’eau posée sur une peau, sur l’artère d’un bras, d’un poignet, et qui donc vibre imperceptiblement à chaque systole, et qui donc vibre en moi aussi (certes un peu plus lentement, légère bradycardie sans doute). Cette vidéo donne le ton, en quelque sorte, de tout le travail de Bahri : une simplicité de moyens extrême, un rapport poétique et épuré au réel, un processus qui se déroule, l’inéluctabilité de l’écoulement du temps.

Ismaïl Bahri, Sondes, 2017

Tout y est mouvement élémentaire, le sable qui s’écoule entre les doigts de cette main décharnée, les journaux qui se déroulent par capillarité sur une surface encrée, les feuilles de magazine froissées entre les doigts interminablement: Tout y est déroulement, le fil noir tremblant qui peu à peu mène jusqu’aux mains de celui qui l’enroule, le petit trou qui peu à peu dévore par consomption toute une feuille blanche. Tout y est jeu de mains, de doigts, de paumes même, tout y est transformation, mutation, transfert. Tout y est poésie imperceptible et titres dépouillés.

Ismaïl Bahri,Source, 2016

Jusqu’à l’anti-film final, Foyer, aveugle et parlant, niant l’image, oblitérant le visuel et ne laissant subsister que des mots, prononcés en arabe dialectal tunisien, écrits en français (ou en anglais), occupant tout l’espace sonore et tout l’espace visuel, des mots ordinaires, paroles de passants s’étonnant de cette caméra dont l’objectif est occulté par une feuille de papier blanc que la brise agite légèrement, caméra ne filmant rien sinon de vagues ombres et des variations de lumière sur le papier : un portrait en creux de la ville, du monde, commenté par un chœur invisible et bavard, une oeuvre froide et distante, aux antipodes de la première.

Photos courtesy du Jeu de Paume

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