Miroir, miroir, dis-moi

 

Do Outro Lado do Espelho, Gulbenkian, vue d’expo; à G. George Romney (Mrs Russell & son, 1786); à D. Edward Burne-Jones, The Mirror of Venus, 1875

en espagnol

Excellente idée que de faire une exposition autour du thème du miroir dans l’art classique, moderne et contemporain : c’est à la Fondation Gulbenkian, à Lisbonne, jusqu’au 5 février (De l’autre côté du miroir). Excellente idée, déjà bien explorée, mais ici la mise en images est un peu laborieuse et la mise en scène un peu trop théâtrale. Non pas tant que les commissaires aient dû se contenter d’œuvres disponibles sur place, ce qui fait qu’on ne cesse de penser à d’autres tableaux, d’autres photographies qui auraient pu être là. Je conçois fort bien que faire venir la Vénus Rokeby ou celle du Titien aurait été compliqué et trop coûteux, mais la Beauvoir de Art Shay (dont je regrettais déjà l’absence à Marmottan) aurait eu sa place, par exemple, ou bien les gémelles sombres de Patrick Bailly-Maître-Grand ou les jeux au polaroid de William Anastasi ou de Michael Snow.

Noé Sendas, Crystal Girl n°69, 2012, 31x24cm

C’est plutôt que l’essentiel de l’exposition est construit de manière un peu laborieuse, brique après brique, avec sérieux et méthode, mais sans panache. Oui, le miroir a à voir avec l’identité (1ère section), oui il peut être allégorique (2ème section), oui c’est un vecteur de désir (3ème section), oui il peut mentir (4ème section), oui les hommes aussi utilisent des miroirs (5ème section). Tout tableau sorti des réserves dans lequel apparaît un miroir trouve sa place là, et on tire un peu à la ligne. C’est dommage. Le catalogue au contraire contient des essais de grande qualité.

Cecilia Costa, Isabel, série Pli, 2005, 60x50cm

D’autant plus qu’il y a aussi quelques pièces très intéressantes, dérangeantes à souhait. Ainsi, plusieurs artistes jouent avec le non-reflet, à la Magritte (Reproduction interdite) : Cecilia Costa photographie son modèle face au miroir, mais le visage occulté, comme une fusion entre réalité et représentation, alors que Noé Sendas, maître de l’artifice rejoue le Magritte au féminin, et montre aussi un miroir absent ceint d’un cadre qu’on ne sait situer (plus haut) : perturber la perception de l’espace, c’est aussi un des rôles du miroir.

Eduardo Luiz, La Main d’Alice, 1983, détail

C’est ce même jeu d’incertitude auquel joue Eduardo Luiz, non point tant dans son Miroir de Lady Chatterley (ou Allégorie de la luxure), un miroir pubien un peu trop évident, mais dans les deux toiles où la main du personnage « crève l’écran », sortant du cadre pour entrer dans notre espace, annihilant toute forme d’indexicalité, de lien entre univers de l’image et univers du spectateur, un peu dans la lignée de Parmigianino. L’une, ci-dessus,  comme pixellisée, est la main d’Alice aux doigts fins, l’avant bras flou, le reste du corps invisible; l’autre est un autoportrait posthume du peintre, avec un impact de balle sur la tempe qui aurait fendu le miroir.

Daniel Blaufuks, Mao com Espelho (Main avec miroir), 2010, 28x40cm

On notera encore un miroir d’Arpad Szenes, « autoportrait » où la réflexion est le corps de la femme qu’il aime, l’inévitable Pistoletto (mais je ne vais pas me plaindre …), un petit film où le Coréen Kogonada a sélectionné tous (?) les miroirs des films de Bergman, et un autoportrait de Daniel Blaufuks au creux de sa main : là où Oscar Muñoz jouait avec l’eau éphémère, Blaufuks utilise un petit miroir, jouant avec le dispositif réflectif plutôt que de l’escamoter. Même si, à la fin de l’exposition, on reste un peu sur sa faim, c’est un bon démarreur pour ensuite rêver, traverser soi-même le miroir, aller plus loin, spéculer sur la spécularité.

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