Paolo Uccello, peintre de l’inquiétude

Paolo Uccello, La Chasse, vers 1470, tempera sur bois, 65x165cm, Oxford Ashmolean M.

C’est un très beau livre que Actes Sud vient de publier sur Paolo Uccello, monographie où l’historien d’art Mauro Minardi non seulement analyse en détail chaque tableau (à l’exception de celui ci-dessus, j’y reviendrai), mais aussi revient sur les différentes interprétations qui furent faites de son travail, depuis Vasari, et, dans le dernier chapitre, le replace fort habilement dans la modernité. Et, de ce fait, c’est bien plus qu’un beau livre pour Noël (comme le Point et d’autres l’ont qualifié), c’est un livre qui fait s’interroger sur la peinture et la représentation même. On lui reprochera seulement l’absence d’un catalogue raisonné en annexe (avec la dimension des tableaux, par exemple).

Paolo Uccello, Monument équestre de Giovanni Acuto (John Hawkwood), vers 1436, fresque, 732x404cm, cathédrale de Florence

A la suite de Vasari qui le juge trop obsédé par les calculs de perspective, sec, dur, anguleux, et donc incapable de représenter avec émotion et sensibilité tant la figure humaine que les animaux (comme par exemple dans le monument au condottiere ci-dessus), nombreux sont les historiens d’art, Berenson en tête, qui jugent que ses personnages sont des automates et des pantins, ses chevaux semblent venir d’un manège, et ses tableaux ne sont que « des cartes de géographie en couleur ». Ils fustigent son formalisme et sa peinture mathématique. On voit alors en lui un ancêtre du cubisme le plus froid, celui de Braque ou de Gris, ou un précurseur des mannequins de Fernand Léger. On peut adjoindre à leur groupe (selon l’anecdote de Vasari) Madame Uccello, dont les appâts étaient impuissants à attirer son mari dans le lit conjugal, le peintre restant dans son studio toute la nuit et répondant aux sollicitations de son épouse « Oh, quelle belle chose que la perspective ! » (ils eurent néanmoins deux enfants).

Reconstitution in situ des trois Batailles de San Romano, d’Uccello, par James Bloedé

Il est révélateur que ceux qui vont à l’encontre de cette interprétation immobile et pétrifiée de la peinture d’Uccello sont, pour la plupart, non des historiens d’art, mais des artistes, des poètes ou des écrivains. J’avais écrit sur le livre du peintre James Bloedé (sur lequel Minardi passe trop vite) qui, non content de resituer dans l’espace les trois tableaux de la Bataille de San Romano, y montre l’importance du mouvement, de la dynamique des corps des chevaux et des guerriers : cette juxtaposition de mouvements suspendus eurythmiques peut aussi évoquer les travaux de Marey (plus que de Muybridge). Ce sont les peintres Ardengo Soffici et Carlo Carra qui le comparent au Douanier Rousseau (et le Saint Georges de Jacquemart-André était d’ailleurs présent dans la récente exposition Rousseau à Orsay) : même étrangeté fantasque, même ambiguïté face au réel. C’est le philosophe Jean-Louis Schefer qui chante l’effacement du Déluge. Ce sont les poètes Tristan Tzara, Philippe Soupault, ou Marcel Schwob qui le perçoivent comme un des leurs , le premier peintre-poète indifférent au réalisme. C’est enfin Antonin Artaud qui s’enflamme pour Uccello, « son ami, sa chimère », composant poème et fantaisie, s’imaginant partager avec le peintre un destin tragique. Au passage, admirez la grâce virevoltante de la servante de la maison de Sainte Anne, ci-dessous.

Paolo Uccello, Naissance de la Vierge, vers 1435, fresque, détail, cathédrale de Prato, plafond de la chapelle de l’Assomption

Ces deux visions s’affrontent [parenthèse coïncidente : vu hier une exposition sur le modernisme brésilien où, dans les années 1960, le groupe Ruptura prône le formalisme désincarné, alors que le groupe Frente veut aller au-delà de la pure abstraction pour exprimer des émotions (en simplifiant); Ruptura est pauliste, la capitale économique, sérieuse et travailleuse, alors que Frente est carioca, la ville des plaisirs et de l’apparence]. Pour Uccello, chacune des deux visions se complète et se reflète dans l’autre, entre point de vue scientifique et vision sensible.

Paolo Uccello, Saint Georges et le dragon, vers 1470, huile sur châssis entoilé, 55.6×74.2cm, Londres, National Gallery

Au-delà de cette dichotomie, ce qui me frappe chez Uccello, c’est, davantage que l’irréalisme, l’atmosphère étrange de ces tableaux. Cette étrangeté le rattache bien sûr à l’atmosphère oppressante (et pas si naïve) du Douanier Rousseau, mais surtout aux perspectives complexes de Giorgio de Chirico : mêmes damiers à la perspective raccourcie, même goût pour les fêlures dans la construction, mêmes lois fatales de l’harmonie géométrique, même inquiétude diffuse aux obscurités menaçantes et aux évidences trop prégnantes. Des exemples ? : pas une seule goutte de sang dans toute la Bataille de San Romano, une lecture plus ou moins inconsciente du Saint-Georges de Londres, et surtout La Chasse d’Oxford. Alors que Minardi consacre un chapitre de plus de 50 pages aux Batailles, il expédie la Chasse, peut-être la dernière composition d’Uccello,  en une trentaine de lignes. Or, cette scène est un véritable théâtre de peinture, un poème de perspective désordonnée. On note d’abord la « nuit américaine » dans laquelle ces jeunes seigneurs au nez retroussé, vêtus de pourpoints rouges, chassent comme en plein jour; on passera sur la vénerie improbable, hors des règles (les seuls lévriers, par exemple), sans doute une levée vu le nombre de chevreuils débusqués (six). Mais où est le maître d’équipage ? Et c’est là que l’étrangeté apparaît : le maître d’équipage, l’ordonnateur de cette chasse, c’est moi, spectateur, maître du regard, placé au point central de la composition, et dont l’œil peut errer en spirale ou en zigzag sur toute la scène, ne se fixant pas. La force de cette peinture est que (pour la première fois ?) la perspective, pourtant bien définie, n’ordonne pas le regard du spectateur, mais le laisse libre de vagabonder à sa guise : pas de contrainte formelle ici, mais un cadre de liberté que Darriulat (étrangement non cité par Minardi) nomme hallucinaire. Cette oeuvre ultime d’Uccello est, à mes yeux, le point d’orgue de sa recherche sur la perspective, le moment où il la sublime enfin dans une inquiétante étrangeté.

Note déontologique : livre reçu en service de presse.

 

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