Paolo Uccello : de la responsabilité des victimes

Paolo Uccello, Miracle de l’hostie profanée, 1467-69, tempera sur bois, 42x361cm, Urbino, G.n. delle Marche.

A l’origine de ce billet, il y a d’abord un commentaire de l’article précédent dont je ne comprends pas le sens :  » Et la Profanation de l’hostie? Peintre de l’inquiétude? ». Du coup je regarde de nouveau cette prédelle, et je réfléchis. Le Miracle de l’hostie profanée est une prédelle en six épisodes, peinte par Uccello à Urbino entre 1467 et 1469 (il a donc plus de 70 ans alors), mesurant 3m61 en longueur et 42 cm en hauteur (ah, mais pourquoi Minardi ne donne-t-il pas ces informations dans son livre ?), en tempera sur bois; elle se trouvait dans l’église du Corpus Domini à Urbino, sous un retable de Juste de Gand, et est actuellement au musée d’Urbino (Galleria nazionale delle Marche, dans le Palais ducal) où je l’ai vue il y a quelques années.

Paolo Uccello, Miracle de l’hostie profanée, 1467-69, tempera sur bois, 42x361cm, Urbino, G.n. delle Marche. Vue développée

De manière narrative, la prédelle conte l’histoire d’un usurier juif à qui une pauvre femme, incapable de rembourser sa dette, remet une hostie consacrée. Le Juif profane l’hostie, il est arrêté et brûlé vif avec toute sa famille; l’hostie est reconsacrée par le Pape. C’est une histoire assez commune que ce mythe de la profanation de l’hostie, typique de l’antijudaïsme médiéval (sujet sur lequel on peut lire ceci, cela et cela). Et surtout Jean-Luc Schefer l’a remarquablement cerné dans son livre sur ce sujet, le replaçant en particulier dans le contexte de la vénération de l’Occident pour l’hostie, en opposition à la vénération de Byzance pour l’icône (trois analyses de son livre ici , et ).  Là n’est pas mon sujet, et je n’ai pas la prétention d’ajouter quoi que ce soit à la brillante analyse historico-théologique de Schefer (ni à l’analyse esthétique de Francastel en 1952 ou de Minardi aujourd’hui).

Paolo Uccello, Miracle de l’hostie profanée, 1467-69, tempera sur bois, 42x361cm, Urbino, G.n. delle Marche. Scène n°4, Pendaison de la femme coupable, 42x59cm

Non, ce qui m’a intéressé, ce sont les deux autres épisodes, ceux dont on parle peu, qui concerne la femme sacrilège. Elle est condamnée à la pendaison. Mais un ange apparaît; serait-ce pour la sauver ? pour sauver son corps ou son âme ? Pour marquer qu’elle appartient à la justice divine et non à la justice humaine ? Ou bien pour signifier que, au moment de mourir, elle s’est repentie ? On ne sait, et aucun des analystes de l’oeuvre n’en parle, à ma connaissance (seul Francastel y consacre quelques lignes, à la fin de son papier).

Paolo Uccello, Miracle de l’hostie profanée, 1467-69, tempera sur bois, 42x361cm, Urbino, G.n. delle Marche. Scène n°6, Les anges et les démons se disputent l’âme de la femme coupable, 42x59cm

Or, dans le dernier épisode, elle est morte, ou mourante : la pendaison a donc eu lieu. Son corps est disputé entre deux diables qui la tirent par les pieds, et deux anges qui, soit lui donnent l’eucharistie (ce serait une conclusion en forme de boucle), soit, plus vraisemblablement, recueillent son âme quand elle expire. Alors, est-elle coupable ou victime ? Coupable  car elle a commis le pire sacrilège qui soit, contre le corps même du Christ, et ce pour de l’argent ? Ou victime car elle ne l’a fait que contrainte, sans autre solution, prise dans un système de pouvoir et d’argent dont elle ne pouvait se défaire.

Et c’est là que, bien au-delà d’Uccello, se posent des questions morales très contemporaines. Les hommes et les femmes qui, en entreprise, à l’université ou ailleurs, commettent des bassesses, petites ou grandes, pour faciliter leur carrière et obtenir des avantages, des privilèges, sont-ils des lâches, des vendus ? Ou bien sont-ils victimes d’un système de pouvoir contre lequel ils pensent ne rien pouvoir, sinon se soumettre ? Les habitants d’un pays occupé depuis des décennies qui, afin d’obtenir un permis de circulation pour aller se faire soigner ou étudier, collaborent avec l’armée d’occupation en lui fournissant des informations, sont-ils des traîtres, des collabos ? Ou bien sont-ils des victimes d’un système de pouvoir et d’oppression contre lequel ils pensent ne rien pouvoir, sinon se soumettre ? Les actrices qui, pour obtenir un rôle, se prêtent aux désirs sexuels d’un producteur, sont-elles des prostituées ? Ou bien sont-elles des victimes d’un système de pouvoir et de prédation contre lequel elles pensent ne rien pouvoir, sinon se soumettre ? Pour quelques-uns qui y prennent plaisir, et ceux, infiniment plus rares, qui se rebellent et, résistants à ce pouvoir, osent dire NON, combien y en a-t-il qui, estimant n’avoir pas d’alternative, acceptent emploi, rôle, salaire, statut, petits privilèges, autorisations de circuler, etc., au prix d’un avilissement moral qui en est le prix à payer. Nul ne sait ce que pensait Uccello, mais sa pauvre femme semble nous enseigner ceci : prenons garde avant de condamner les victimes d’un système de pouvoir, que ce soit au Moyen-Âge, à Hollywood, ou ailleurs.

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Une réflexion sur “Paolo Uccello : de la responsabilité des victimes

  1. Finkelztajn Yolande dit :

    Oui en effet la responsabilité des victimes peut se poser. Une femme n°1 empaquetée comme un paquet cadeau, qui va voir Machun pour avoir le 1er rôle, il est évident qu’on ne pleure pas d’effroi. Pareil dans les guerres, le marché noir, les petites affaires, la cuisine au beurre, on appelait ça. Mais là ce sont des accommodements entre gens plus ou moins bien placés.Pour faire plus simple, j’appellerai victime celle qui ne se sait même pas être l’enjeu d’une telle offrande, cela passe au dessus de sa tête, et recrée des liens entre les 2 autres. Du coup, on a juste fait déplacement car le curseur. Weinetin et la Plus Belle Femme du Monde ( ça existe???) sont du même côté, et celle dont on va jouer le rôle, la pauvre moche, continuera à être pauvre et moche. Donc the question is: pourquoi faut -il LA PLUS BELLE FEMME DU MONDE pour qu’on puisse s’identifier à l’histoire d’une pauvre et moche….Si c’est une femme, elle a sa propre beauté, non?

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