La lumière aveuglante (Valter Ventura)

Valter Ventura, Luz e cegueira, 2017

Le travail de Valter Ventura questionne les paramètres clés de la photographie, hier le tir, aujourd’hui la lumière, essentielle pour photographier, mais qui peut aveugler. Son exposition à l’Archive municipale de Lisbonne (jusqu’au 21 avril) comprend de nombreux documents d’archives et un (trop) petit nombre de photographies de sa main, dont les plus frappantes sont six portraits d’hommes munis de lunettes solaires haute protection, prêts à affronter la lumière la plus aveuglante, le flash le plus puissant, l’explosion la plus énorme; et la lueur réfléchie sur leurs verres nous aveugle.

Jack Aeby, Trinity nuclear test, Alamogordo, 16 juillet 1945

Car il est beaucoup question d’explosion ici, et d’explosion atomique en particulier. Je connaissais les photographies des premières bombes réalisées par Harold Edgerton et auxquelles James Elkins a consacré un chapitre de son livre sur la photographie, notant que ces photographies étaient difficiles à voir, faisaient peur et résistaient à la vision. On ressent la même impression devant les nombreuses photographies de la première  explosion atomique (Trinity) en juillet 1945 par Berlyn Brixner et Jack Aeby : seul le champignon (à 9 secondes) est familier, les autres images de la boule de feu sont étrangement dérangeantes.

VIPs civils, Opération Greenhouse, Îles Marshall, 7 avril 1951, collection Everett

Mais cette étrangeté est aussi un spectacle : Ventura a rassemblé plusieurs photographies de spectateurs, militaires et scientifiques observant les explosions, mais aussi touristes à Las Vegas avec le champignon dans le lointain. C’est à tel point un spectacle mis en scène que le 7 avril 1951, aux Îles Marshall (atoll Bikini), des VIPs (certains en short) sont confortablement installés dans des fauteuils de plage afin de bien voir l’explosion : comment ne pas penser aux estivants béats de People in the Sun de Edward Hopper ?

Hiroshima, escaliers de la Banque Sumitomo, Août 1945, World History Archive

Mais bien sûr, ce qui est spectacle et fierté d’un côté est tragédie de l’autre. La lumière terrible des explosions de Hiroshima et Nagasaki a eu un effet photographique sur certaines victimes : leur corps a disparu, mais leur ombre a été imprimée sur le mur ou sur le sol. Si l’image de l’ombre de l’homme à l’échelle (prise par Eiichi Matsumoto à Nagasaki) est bien connue et a été souvent discutée, celle au sol de cet homme avec sa canne devant la banque Sumitomo à Hiroshima l’est moins.

Eclair au magnésium avec installation de décharge, Photographisches Institut, ETH Bibliotek, Zurich, 1928

Cette bombe atomique qui agit comme un flash nous ramène à la photographie : un déclencheur tenu à bout de bras, qui pourrait être un détonateur, un flash Metz 45 CT-5 démantibulé, un traité d’Albert Londe sur les éclairs au magnésium, et cette image de la décharge d’un flash occultant totalement l’opérateur. On citera encore un ensemble d’images sur un exercice de protection civile à Londres : explosion simulée et image réinterprétée.

Cette exposition peut se voir comme un jeu entre archives et création, entre images retrouvées et remises en scène et images créées en écho, deux volets complémentaires tout comme la lumière et la cécité vont de pair dans ce travail.

Photos de l’auteur

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