Le sel de la terre

Henrique Vieira Ribeiro, Sal da Terra 25, 2013

en portugais

en espagnol

Cette exposition de Henrique Vieira Ribeiro dans l’espace d’art QuARTel à Abrantes, dédié à la collection de Figuereido Ribeiro (jusqu’au 23 juin) est placée sous le signe de l’origine, du début : premiers versets de la Genèse, origine du monde, magma fusionnel d’où va naître la vie, alchimie de la création. Comme il l’avait déjà fait il y a trois ans (et je reprends certains des éléments de mon billet d’alors), mais sur une plus grande échelle, avec davantage d’oeuvres, Henrique Vieira Ribeiro présente  de grandes photographies colorées abstraites, des photographies de pure matière où l’œil peine à reconnaître des formes discernables, à une échelle qu’on ne sait comment appréhender faute de repères. Que voyons-nous là ? Seraient-ce le ciel et des nuages un jour où le soleil rougeoierait ? Serait-ce une vue aérienne ou satellitaire d’un paysage sahélien écrasé par le soleil et où des rivières asséchées dessineraient une trame ? Serait-ce la macrophotographie en coupe d’une peinture ancienne en cours de restauration où les pigments anciens déclineraient leurs strates micronisées loin de toute représentation picturale ?

Henrique Vieira Ribeiro, Sal da Terra 45, 2013

Ces 34 photographies-tableaux (Le Sel de la Terre) se révèlent être des vues des salines du Sud du Portugal : ce sont les traces du sel sur la terre que l’on voit ici, son empreinte sur le sol, sur la végétation, sur la vie. Ces étranges images sont soigneusement composées, harmonieuses dans leur incertain chaos. Comme pour les nuages de Equivalents, le cadrage ici n’a plus de sens : qu’y a-t-il hors du cadre, sinon la même prolifération anarchique, cancéreuse ?

Henrique Vieira Ribeiro, … no principio, vue d’exposition

Le sel est à la fois source de vie et de mort, de saveur et de destruction. Ces formes fluides et entrecroisées dessinent un flux et un reflux, une hybridation et une fusion, une alchimie colorée et mystérieuse, splendeurs colorées et flottantes dans lesquelles le regard plonge. Une installation au centre de la salle (une ancienne caserne de pompiers aux baies lumineuses) renforce cette métaphore : dans deux bacs d’acier corten reposant sur des socles en bois, on trouve de la terre rouge et des cendres, fertilité et incendie, poussière et poudre, vie et mort (et cette terre rouge évoque pour moi Micha Ullman, adepte d’une même matérialité).

Henrique Vieira Ribeiro, … no principio, 2018

Un troisième bac d’acier, plus grand, contient de l’eau, complétant ainsi la cosmologie du Wuxing. Mais ce bac-ci est dynamique : d’une part l’acier corten rouille et une pâte rougeâtre se forme au fond du bac ; et d’autre part, des ondes sonores font vibrer l’eau et y dessinent des formes géométriques harmonieuses. Cette traduction du son en forme évoque la série Chladni de Susan Derges, vibrations sonores d’une substance pulvérulente sur une feuille de papier photographique, comme une inscription de l’audible dans le visible, selon les théories des physiciens Ernst Chladni et David Bohm.

Henrique Vieira Ribeiro, Prova de contacto 07, 2013

Autour de cette installation, les murs sont ornés de petits joyaux sombres : ce sont des chimigrammes (technique inventée par Pierre Cordier, lequel cite László Moholy-Nagy : « L’outil  principal du procédé photographique n’est pas l’appareil mais l’émulsion photosensible ») dans lesquels du sel et d’autres produits ont été répandus sur le papier photographique exposé directement à la lumière, sans appareil ni agrandisseur, entraînant des réactions physico-chimiques imprévisibles, générant des formes organiques grisâtres éloignées de toute représentation du réel. Les petits chimigrammes aux couleurs éteintes de Henrique Vieira Ribeiro sont plus proches de ceux de Fanny Béguély ou de Gundi Falk que des grandes compositions colorées de Pierre Cordier; tant par leur esthétique que par leur nature, ils contrastent avec les grandes photographies lumineuses de Sal da Terra, et en même temps, les complètent. Certains évoquent pour moi les très secrètes photos atomiques d’Harold Edgerton révélées par James Elkins : même tentative audacieuse d’aller au cœur de la matière, au cœur de la photographie. Car cette alchimie rebelle est aussi une exploration de l’essence même de la photographie.

Henrique Vieira Ribeiro, Entre o Ceu e a Terra (Okeanos), 2015

Enfin, une vidéo Entre le Ciel et la Terre débute avec le seul élément vivant de l’exposition, un oiseau au-dessus de la mer. L’image de l’océan se décompose ensuite dans une réflexion lumineuse qui se multiplie, scintille et danse sous nos yeux ; l’image n’est plus qu’abstraction vibrante, comme un bruit de fond télévisuel. Le bruit du vent et du ressac emplit l’espace. La mythologie évoque Okeanos, fils du Ciel et de la Terre. Et à la fin, l’oiseau réapparait. Toute cete exposition parle d’origine et de fin, de création et de magie. Son titre « … no principio », soit « … au début » commence par trois petits points : qu’y avait-il avant le début ?

Photos courtesy de l’artiste

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