Dedans et dehors, la rue et la cimaise (1)

RERO, How-much-is-enough?, installation in situ, XXL2 Fondation Montresso, Avril 2018

en espagnol

Tout est supposé être immense dans cette exposition, dénommée XXL (jusqu’au 31 mai), et en effet dès l’entrée, l’inscription murale sur soixante-dix mètres saute aux yeux « How much is enough ? », une question excédée peut-être, une forme de ras-le-bol, trop c’est trop; ou bien une maxime mesurée, ni trop, ni trop peu. Ces mots énormes, imposants, sont barrés, niés sans être effacés : on reconnaît là la marque de RERO, déjà remarqué chez Backslash il y a quelques années. Des aphorismes, des phrases cultes, des messages informatiques codés, des oxymores, que l’artiste raye, questionne, avec lesquels il exprime sa résistance, son pas de côté, sa liberté de détourner. La phrase au fronton du bâtiment est le signe d’un pouvoir contesté, et aussi une invite à franchir la limite entre espace public et espace privé, entre dehors et dedans.

RERO, Amor Fati, Peinture aérosol sur bendirs, 110 x 362 cm, XXL2 Espace Montresso, Avril 2018

A l’intérieur, sa négation de l’image s’exprime sur un grand tableau en bois (ci-dessous face à l’installation de Kouka), qui, en ces terres d’iconoclasme, proclame l’impossibilité de voir l’image, son interdiction, son effacement : image invisible qui ressurgit ici via l’écriture, comme un écho à la beauté abstraite des calligraphies arabes.  Une autre composition proclame l’amour du destin (Amor fati) par le biais de ces petits tambourins (bendir) qui animent les fêtes du Ramadan : fatalité ou sagesse ? Quand se battre et quand accepter son destin ?

RERO, Sans titre (war is peace, freedom is slavery, ignorance is strength), 2018, livre ancien et lettres adhésives sous résine, 52x70x8cm,

Enfin, au fond, de grands livres de cantiques grégoriens en notation neumatique, qu’on nomme graduels, ont été vitrifiés, plastifiés, fondus, pour servir de support à d’autres aphorimses sur la surveillance, le contrôle ou les impératifs de communication. L’un d’eux reprend la novlangue de 1984 : « War is peace, freedom is slavery, ignorance is strength » : les mots n’ont plus de sens, le pouvoir nous dicte nos pensées. Ces sarcophages de résine signent la fin d’une culture (pas seulement celle du chant grégorien, mais aussi celle de tout livre) face à l’omnipotence d’une culture numérique impossible à maîtriser. Tel un chantre de répons graduel sur les gradins du jubé, RERO se fait entendre en rayant.

Kouka, Guerriers bantous, installation 2016, Ph. Fanny Lopez

Cette exposition rassemble quatre artistes dont le travail, né dans la rue, issu du graffiti ou, au sens plus large, du street art, se développe aujourd’hui, toujours en grand format mais sur d’autres médiums, sur les cimaises d’une galerie ou d’un musée. A l’extérieur, sur le pré devant la façade, quelques guerriers bantous, tous identiques, sur des grandes vitres enchâssées dans du béton : ils furent initialement peints sur un immeuble désaffecté près de République, le château pirate d’Albatar, et furent sauvés in extremis quand le bâtiment, une fois évacué de ses squatteurs, fut transformé en hôtel de luxe. Ces guerriers, tous identiques, fiers et mystérieux, après un passage par l’île de Gorée, montent la garde ici.

Kouka, Ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas la venue du printemps, Technique mixte, installation à dimension variable, vue d’expo, XXL2, Espace Montresso, Avril 2018

Leur auteur, l’artiste franco-congolais Kouka sait, lui aussi, combiner sa maîtrise de la rue et sa capacité à produire des oeuvres cohérentes mais différentes : non point des transpositions sur toile, trop plates et banales, mais un travail entre peinture et sculpture sur des planches de palissade noircies. A l’intérieur, on est donc accueilli par une forêt de planches, chacune un totem représentant une femme noire, non plus un modèle 77 fois reproduit, mais des personnes, différenciées, uniques. L’artiste s’est inspiré de photographies coloniales, à prétentions ethnologiques mâtinées de voyeurisme : toutes sont nues, toutes nous fixent, fières et défiantes. Le spectateur navigue au milieu d’elles, jouit de points de vue différents, se confronte à leur taille, les contourne et expérimente leur volume; beaucoup sont des assemblages recto-verso, les planches des palissades sont fixées sur des tiges de fer, reposent sur des parpaings de béton, elles sont trouées, marquées, blessées, nul ne peut éviter leur matérialité, leur présence, à l’opposé des guerriers évanescents sur verre. On croirait que leurs regards nous suivent.

Kouka, Ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas la venue du printemps, Technique mixte, installation à dimension variable, vue d’expo, XXL2, Espace Montresso, Avril 2018

Et leur ventre en goutte d’eau est fécond, leur peau est scarifiée de lettres, d’inscriptions difficiles à déchiffrer, en français ou en anglais, comme un grouillement de formes indistinctes au dessus de leur pubis. Il faut tendre l’oreille, quatre hauts-parleurs diffusent leur discours de fierté, en français, en anglais, en arabe et en lari.  Et que disent-elles ? Nous sommes un, nous sommes ici, nous sommes ensemble, nous sommes harmonie, nous sommes la beauté du monde, nous sommes le visage de Dieu, et bien d’autres fiertés ainsi proclamées à la face du monde. Devant le tableau qui affirme « I can’t see the image », elles exigent d’être vues, d’êtres entendues, d’être vivantes. C’est une pièce d’une force extraordinaire, tant de par son poids politique et sa contextualisation que du fait de la cohérence artistique qui en émerge. Le passage de la rue à la salle d’exposition, du verre peint au bois sculpté et peint, de l’homme silencieux à la femme vocale, de l’immobilité en façade à l’installation dynamique, démontre non seulement la versatilité de l’artiste, mais aussi sa maîtrise cohérente d’un métissage des formes artistiques, qui impressionne.

La suite demain.

Note déontologique : voyage à l’invitation de la Fondation Montresso
Photos Christian Koopmans (sauf indication contraire), courtesy de la Fondation Montresso, ©montressoartfoundation

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