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Le choix du critique

Joao Pedro Vale, Barco negro, 2004, bateau en bois, fer, plastique, tissus, cire et divers objets

en espagnol

Toujours intéressé par les oeuvres de Pedro Cabrita Reis, et donc par les artistes qu’il aime, je suis allé voir sa collection d’oeuvres d’artistes portugais, qu’il vendit en 2015 à la Fondation EDP, et qui est présentée (jusqu’au 20 mai) au Musée municipal de Porto sous le titre de Germinal (qu’il s’agisse du roman de Zola ou du mois républicain, je ne vois guère le rapport). Et ce fut, dans l’ensemble, une déception. On y trouve des peintres essayant par des artifices divers d’échapper à la banalité picturale, des sculpteurs/installateurs déclinant tous les poncifs des discours post-modernes, des vidéastes utilisant des illusions spatiales dénuées de sens, un photographe ressassant les thèmes éculés de la représentation du monde, bref un conformisme rebutant, qui étonne de la part de cet artiste si créatif.

Vasco Araujo, La Stupenda, 2001, vidéo 16’45 » et installation, mobilier, coussins brodés

Heureusement, une demi-douzaine de pièces sortent du lot. On est d’abord heureux de voir une oeuvre de jeunesse de Joana Vasconcelos, avant qu’elle ne s’adonne au marketing décoratif : sa pièce Pop Luz, faite en 1995 quand elle était encore étudiante, est remarquable de talent et de densité sobre. L’appareillage poétique pseudo-scientifique de Francisco Tropa, et l’architecture de Le Corbusier incendiée par Rodrigo Oliveira sont aussi à la fois séduisants et dérangeants. Vasco Araujo réussit une belle installation, personnifiant une cantatrice imbue d’elle-même et incohérente, un jeu sur le dévoilement, la peur et le silence.

Paulo Mendes, A Escolha do Critico, 1993, 6 photos, 6 chaises de Marcel Breuer, vitrine (verre et fer), livres

Et, au final, l’exposition est sauvée par deux installations monumentales et pleines de sens. A l’entrée, la barque noire de Joao Pedro Vale (en haut) est un emblème culturel, tant des pêcheurs que du fado, un regard critique sur le passé (et en particulier sur les mythes de l’Etat nouveau), et, formellement, un assemblage complexe d’objets noircis qui induit une sorte de fascination mélancolique. L’autre installation remarquable est Le choix du critique, où Paulo Mendes a photographié la bibliothèque de six critiques d’art portugais de renom : les photographies, présentées au-dessus de chaises Wassily, et voisinant avec une vitrine de livres choisis par ces mêmes critiques comme essentiels, aiguisent évidemment la curiosité du spectateur, qui se sent là dans son élément : quels sont les livres que lit Joao Pinharanda, par exemple, et quel lien puis-je trouver avec ses écrits, quelles influences sur son travail ? Mais, une fois la curiosité ainsi satisfaite, cette installation questionne évidemment, et de manière fort élégante, le rôle de la critique aujourd’hui, dans un monde artistique où collectionneurs et institutions sont les seuls décideurs, et où la critique ne sert plus à grand chose, sinon, parfois, à peindre la toile de fond; le critique fait ses choix, mais, au fond, qu’importe ? C’est une oeuvre politique, subtile, et elle suffit à faire le bonheur du spectateur (qui remercie quand même Pedro Cabrita Reis pour ces quelques traits de génie).

Dayana Lucas, Antropofagias HH II & III, 2018, dessins sur papier, fer et béton

Toujours à Porto, si vous visitez Serralves, si vous avez déjà vu Marisa Merz et si Alvaro Lapa ne vous inspire guère, allez à l’étage voir les dessins, sur papier et dans l’espace, de la Vénézuélienne Dayana Lucas (jusqu’au 3 juin). Sa pratique rituelle du dessin, d’inspiration très orientale (elle cite Herrigel comme un inspirateur), quelques traits simples et élégants dans un espace vide, est faite de légèreté, d’évocation, de suggestion de non-dit et de non-montré. Elle travaille ici pour la première fois dans l’espace, et ses lignes dessinées deviennent des sculptures flottant dans l’espace de cette salle. On les parcourt, on s’y mesure, on s’y confronte, on les expérimente, tout en écoutant une musique circulaire et infinie (avec le bruit lancinant et strident d’un doigt sur le bord d’un verre). Avant d’entrer, une petite vidéo où les mains de l’artiste, seules visibles dans l’obscurité, tentent vainement de faire jaillir une étincelle de deux silex frappés l’un contre l’autre, comme une origine, une naissance. C’est hyper simple et très beau (beau texte du curateur, Ricardo Nicolau).

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