Z6399, le génocide ignoré

Ceija Stojka, Cadavres,, 2007, technique mixte sur toile, coll. Galbert

en espagnol

L’exposition de Ceija Stojka à la Maison Rouge (terminée le 20 mai) dérange d’abord parce qu’on a trop souvent dit « je ne savais pas », ou en tout cas « je n’étais pas conscient ». Ce génocide ignoré, qui eut tant de mal à être reconnu dans l’ombre de l’autre, ce génocide dont personne ne parlait, que nulle organisation, nul état a fortiori, ne mettait en avant, qu’en savons-nous ? Le nombre des morts nous vient-il immédiatement à l’esprit ? Le nom d’une jeune martyre est-il présent dans tous les esprits, et son Journal lu dans toutes les écoles ? Un mémorial a-t-il trouvé sa place dans toutes les mémoires ? Rien de tout cela. Aujourd’hui encore, nous en parlons si peu, nous y pensons si peu. Il y a six ans, quand j’étais à Berlin, il n’y avait qu’une baraque de chantier ceinte de grillages, là où devait être construit, non sans quelques imbroglios, le Mémorial à la mémoire des Roms et des Sintis exterminés par les nazis (finalement inauguré en octobre 2012).

Ceija Stojka, détail de Z6399, 1993, acrylique sur papier catrtonné

C’est pourquoi Ceija Stojka, matricule Z6399 tatoué sur son avant-bras, est tellement importante. Parce que là où les discours politiques n’ont quasiment rien dit, là où les livres d’historiens n’ont quasiment pas eu d’impact, là où les rares témoignages sont restés dans l’ombre, là où la mémoire a été orientée, obscurcie, seule une artiste ayant vécu ça peut bouleverser les esprits, elle seule peut changer le cours, non de l’histoire, mais de sa perception, et redonner de la justice, rétablir des équilibres, ressusciter la mémoire.

Ceija Stojka, ST (détail), 08/08/2002, acrylique et sable sur carton

Bien sûr, c’est l’art d’une autodidacte, un art naïf, expressionniste, au premier degré : les scènes joyeuses d’avant et d’après la guerre ne valent que par leurs couleurs gaies, leur contraste apaisé avec les images de la déportation, et nul n’y prêterait beaucoup attention hors contexte (ci-dessus un exemple de sa dévotion à la Vierge, qu’on retrouve dans l’exposition, statue parée de verroterie).

Ceija Stojka, ST, 15/03/2003, acrylique sur papier

Mais ces peintures ou dessins sur son expérience de déportée sont d’une force extraordinaire. Quand Zoran Music revisite ses cauchemars, quand Charlotte Salomon décline ses obsessions, Ceija Stojka nous livre un témoignage : elle dit, avec des mots simples, les peurs d’une enfant de dix ans, le réconfort de la présence maternelle, l’absence d’effroi face à la mort. Et c’est bien parce que ces sentiments sont simples et bruts, et parce qu’elle les revisite 40 ou 50 ans plus tard, que son oeuvre a autant de force. C’est bien parce qu’elle ne sait pas peindre que ses peintures nous sautent au coeur (ci-dessus une image des enfants cachés dans les hautes herbes pour échapper aux nazis, seuls leurs yeux apparaissent).

Ceija Stojka, Direction le crématorium, 08/09/2003, encre sur papier, coll. Galbert

L’oeuvre la plus impressionnante pour moi est celle- ci, une encre sur papier du 8 septembre 2003 titrée Direction le crématoire : les détenus n’y ont plus de visage, leurs corps ne sont plus que des traits, ce sont, disaient leurs compagnons, des musulmans, c’est-à-dire des hommes quasi morts. D’autres pièces ont la même fluidité, le même éloignement de la représentation : l’horreur ne peut être représentée, nous dit Stojka, mais seulement évoquée, par ces traits, ces ombres, ces fantômes. Nous ne saurons l’oublier.

Vue d’exposition Mondes Tsiganes, photographies anthropométriques

Pour compléter cette expérience, il faut aller au Musée de l’Immigration (jusqu’au 26 août) : il est certes ambigu de considérer les Roms ou Tsiganes comme des immigrés (immigrés de l’intérieur ? peuple sans frontières). Mais d’une part, on y voit la remarquable exposition de Mathieu Pernot sur les Gorgan montrée l’été dernier à Arles (c’est un sujet cher à Pernot) et d’autre part le musée a préparé une exposition historique sur les Tsiganes en France. Elle est fort bien faite et permet de sortir des clichés habituels. Il y est question de racisme et de surveillance, d’internement et de rejet. C’est infiniment meilleur que la désastreuse exposition au Grand Palais il y a six ans. On y retrouve Atget, Kertesz, Denise Bellon et Moholy-Nagy.

Matéo Maximoff, pages d’un album, famille et amis, 1960-80

Mais c’est un regard sur les Tsiganes, pas, ou si peu, un regard des Tsiganes sur eux-mêmes. A part quelques photos de famille prises par des amateurs (Pernot inclut aussi celles des Gorgan), comme celles de la famille Demitro à Halifax, il n’y a ici que deux photographes tsiganes témoignant sur leur propre peuple : l’écrivain et photographe Matéo Maximoff (1917-1999, fils d’un rom russe et d’une manouche française; l’artiste, boxeur et garde du corps de Malraux Gérard Gardner écrivit sa biographie) et Payo Chac (Jacques Léonard, 1909-1995, Gitan français établi à Montjuic par amour pour Rosario Amaya; ci-dessous). La photographie, qui fut instrument de leur répression (avec les livrets de voyage) reste un outil de domination, pas encore réapproprié par les Tsiganes eux-mêmes.

Jacques Léonard, Nuit de la Toussaint au quartier de Montjuic, vers 1956

Qu’il y ait aujourd’hui, en France et ailleurs, un racisme fort envers les Roms, qu’ils restent en marge d’une société réticente à les accepter et à les intégrer dans leur identité propre, est, je pense, une évidence. Deux expositions, aussi excellentes soient-elles, ne vont pas changer cet état de choses qui subsiste, en fait, au fond de chacun de nous : sortant de la Maison Rouge et rencontrant dans les couloirs du métro de jeunes Tsiganes mendiant, nous sentons-nous moins importunés ? plus compréhensifs ? J’en doute.

Excellent catalogue sur Ceija Stojka

Photos de l’auteur, excepté la 3ème

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2 réflexions sur “Z6399, le génocide ignoré

  1. djemai dit :

    La plaie de l’Europe,je me souvient d’eux en Algérie,dans les années 50,leurs femmes vendaient du tissu à l’intérieur des maisons arabes ou elles étaient autorisées à y pénétrer,

    [la plaie de l’Europe ???]

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