Isabelle Mège, quand le modéle fait oeuvre

Jeanloup Sieff, 1987

J’avais -chose rare ici- écrit sur Isabelle Mège sur la base d’un article du New Yorker, sans avoir vu d’oeuvres, le cas étant sufisamment singulier pour mériter, à mes yeux, un billet ici (dont je reprends aujourd’hui quelques éléments). J’ai enfin pu combler cette lacune grâce à l’exposition de ses photographies à la Chapelle de Clairefontaine (jusqu’au 26 août). Isabelle Mège, secrétaire dans un hôpital parisien, fraîchement débarquée de son Auvergne natale, découvre à vingt ans, en 1986, le travail de Jeanloup Sieff au Musée d’art moderne. Elle qui n’est « rien », qui n’a pas eu de formation artistique ou historique, qui est une inconnue, conçoit alors, plus ou moins clairement, ce qui va être son projet pendant plus de vingt ans : elle écrit à Sieff qu’elle admire son travail et lui demande de faire une photographie d’elle. Dans cette première photo de Jeanloup Sieff en 1987, les étranges tableaux au mur avec des seins en relief font écho à son corps étendu sur le canapé, elle n’est guère qu’un élément d’une composition assez chargée, et pas encore le centre d’une image épurée dont elle sera (à de rares exceptions près, comme avec Witkin) l’unique sujet.

Alexandra Catiere, 2016

Après cette première expérience avec Sieff, Mège s’intéresse davantage à la photographie, lit, voit des expositions, et demande à de nombreux photographes, avec persévérance et non sans insistance, qu’ils la photographient. Elle ne veut pas être payée comme modèle, mais demande un tirage. Certains refusent, peu intéressés par la démarche ou parfois un peu inquiets de cette approche trop directive remettant en question leur pouvoir. Certaines des lettres de refus sont exposées, la plus drôle étant celle de Giacomelli : « Tant ma femme que ma maîtresse sont jalousissimes ». 80 ont accepté, dont une douzaine de femmes. Cette exposition présente 110 photographies. La plupart de ces photographies sont en noir et blanc, et la quasi totalité sont des nus. Mège n’a choisi que des photographes dont elle aimait le travail, sans se préoccuper de leur réputation ou de leur cote, et certains noms sont quasiment inconnus; mais on retrouve aussi des noms illustres, Boubat, Claass, Saudek, Ronis, Moulène (excellent), Tosani (décalé), Hosoe et Witkin (baroque et mystérieux). Ci-dessus la dernière photo, un portrait dédoublé par Alexandra Catiere en 2016 (alors que la série était censée se terminer en 2008).

Daniel Besson, 1989

Quelques images la montrent enceinte (Henri Foucault), ou avec un de ses bébés (Jean-François Bauret); d’autres sont des portraits dénués de tout érotisme (Fouad Elkoury, qui la photographie en plongée, rêveuse, dans un fauteuil; Martin Rosswog dans la rue; Mayumi). Si beaucoup sont des nus assez standard, d’autres repoussent les limites du nu classique par leur crudité (Seymour Jacobs), leur transgression (quand Minkinnen nu apparaît lui aussi dans l’image) ou leur charge érotique (comme le diptyque à la jupe déboutonnée, par Paul-Armand Gette). D’autres, assez nombreux,  jouent avec des effets de style, des ombres, des jeux de lumière, comme Georges Tourdjman ou ci-dessus Daniel Besson.

Jean-Philippe Reverdot, 1995

Les images plus intéressantes sont, à mon sens, celles où le photographe n’entre pas dans le jeu du modèle, mais produit une image plus originale, plus décalée (comme Moulène ou Tosani mentionnés plus haut). Ainsi l’hyperblanc de son visage par Rossella Bellusci et l’image tout aussi invisible de sa poitrine maquillée de blanc par Frédéric Gallier; ainsi l’auto-chimigramme très grenu d’un sein par Pierre Cordier; ainsi le détail négligé de Jean-Philippe Reverdot (ci-dessus).

Katharina Bosse, 2001

isabelle Mège n’est pas un simple modèle : en prenant les choses en main à sa manière, elle a construit une oeuvre. Exhibitionnisme narcissique et opportuniste, diront certains. Pour moi c’est avant tout une démarche pensée, construite, obsessionnelle, dans laquelle le photographe, aussi talentueux et original soit-il, n’est en somme qu’un instrument au service d’un projet performatif qui le dépasse. « Elle s’est modelée sur elle-même » écrit Jean-Luc Nancy dans un texte au mur de l’exposition. Cette maîtrise d’ouvrage déléguée est presque une occultation duchampienne de l’auteur-photographe, non point en le réduisant à un simple concepteur à la Franco Vaccari, mais en le soumettant à des règles pour lui imperceptibles, mais qui font de lui un simple exécutant d’un apparatus, d’un projet programmatique qui le dépasse. C’est sans doute Katharina Bosse qui, en photographiant le dispositif, a le mieux rendu compte de cette ambiguïté, de cet écartèlement entre artiste et modèle.

Photos courtoisie La Chapelle de Clairefontaine (Baudoin Lebon)

 

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