Vagit-prop (Cosey Fanni Tutti)

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en espagnol

De quel droit un homme, hétéro, qui avait 20 ans en Mai 68, se permet-il de critiquer une exposition « féministe » ? C ‘est ce que semblaient penser certaines de mes « consoeurs » lors du vernissage de presse de A Study in Scarlet, au Plateau (FRAC IdF, jusqu’au 22 juillet; incidemment, c’est le titre du premier Sherlock Holmes), où j’étais un des rares hommes présents. Car, au lieu de paraphraser le communiqué de presse en l’agrémentant de considérations plus ou moins militantes et en répétant en boucle « gender studies » et « queer », j’ai bien l’intention de CRITIQUER les expositions que je vois. Boris Groys disait, je crois, que la fin de la critique, c’est quand on passe d’une approche +  ou – (j’aime ou je n’aime pas, et je dis pourquoi), à une approche 1 ou 0 (soit j’en parle, quitte à recopier le dossier de presse, soit je n’en parle pas, sans expliquer pourquoi); à lire la presse spécialisée, nous en sommes là bien souvent. Même si les oeuvres se côtoient au fil des salles, cette exposition (interdite aux mineurs) comprend deux volets bien distincts : une partie historique, autour de l’artiste plasticienne et musicale Cosey Fanni Tutti et de ses compères (commères ?) de la scène féministe radicale des années 70 et 80; et une partie contemporaine où divers artistes tentent de réactualiser ce discours. Le premier volet est passionnant, le second faiblard.

Affiche de l’exposition Prostitution à l’ICA Londres 1976

Cosey Fanni Tutti (rappelons brièvement l’origine mozartienne du pseudo : « les femmes changent d’amour mille fois par jour, elles font toutes ça ») fut d’abord une performeuse et une musicienne au sein du groupe COUM Transmissions (logo explicite ci-dessus), puis de Throbbing Gristle (le cartilage palpitant : pas besoin de faire un dessin) : musique industrielle particulièrement transgressive, performances corporelles extrêmes (Chris Burden, pourtant pas très prude, sortit d’une performance à l’Art Institute of California en 1976 en déclarant : « Ce n’est pas de l’art, c’est la chose la plus dégueulasse que j’ai jamais vue ! Ces gens-là sont des malades ! »). En même temps, à la fois pour gagner sa vie et comme affirmation d’un « féminisme pro-sexe », elle travaillait dans l’industrie pornographique, comme actrice et modèle. En 1976, l’ICA présente l’exposition Prostitution autour du groupe COUM, et c’est un scandale : les pages de journaux pornos avec des photos de Cosey nue déclenchent l’ire des politiques et des officiels.

Throbbing Gristle Promo Card A, 1980

Sa force est sa capacité d’infiltration, de dérangement, que ce soit à l’égard de la pornographie (où elle recueille les discours de ses collègues et  instille une dose de révolution) ou de l’art. Plaçant art et pornographie au même niveau, se jouant des codes, elle exerce une déconstruction politique et économique (le corps marchandise) plus que proprement « genrée ». Tout cela date d’une époque où le féminisme était un discours révolutionnaire, radical et ouvert.

COUM Transmissions « Rectum as Inner Space »

Quand on voit les poussifs efforts d’artistes contemporains pour tenter de se hisser à son niveau, on se rend compte, en effet, que l’affadissement a été dramatique : voir dans la performance de Lili Reynaud-Dewar grimée en noir un écho aux performances transgressives de Cosey Fanni Tutti est une blague (même travail déjà fait pour Joséphine Baker il y a cinq ans). Quant à l’installation de Lorenz et Boudry où six artistes rejouent chacun à son tour ce qu’il/elle vient d’entendre joué par le précédent, c’est une construction pédante dont la seule justification semble être le fait que les artistes en question sont soit des femmes, soit des travestis (mais comme on mobilise Marilyn Monroe et Valerie Solanas, « ça fait du sens, non ? »). Aujourd’hui qu’un certain féminisme s’incarne en Badinter et en Fourest, et s’attaque aux femmes voilées, aux prostituées et à la pornographie (on lira avec intérêt cette dissertation), il est revigorant de voir qu’il y a 40 ans, une Cosey Fanni Tutti (qui aurait attiré les foudres de ces papesses) avait, elle, une vraie charge révolutionnaire. Le titre de mon billet est emprunté au livre d’Annie Le Brun (qui fut la commissaire de la remarquable exposition Sade au Musée d’Orsay), avec son texte « Lâchez tout » de 1977, lui aussi un scandale : elle y fustige « la volonté de censure, la fascination pour le totalitarisme, la sororité crétinisante, la mutilation de l’imaginaire amoureux et la rage de pouvoir ». Je pense que, si elles se rencontrent, Cosey Fanni Tutti et Annie Le Brun devraient bien s’entendre…

Photos 1, 3 & 4 courtoisie du Plateau

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