Monuments d’un pays qui n’existe plus (Gabor Ösz)

Jan Kempenaers, Spomenik n.8 Ilirska Bistrica 2007

La Yougoslavie, pays qui n’existe plus, qui éclata sous l’assaut des nationalismes, des religions et des puissances extérieures, avait choisi d’honorer autrement ses héros morts, de construire des monuments aux morts différents, des abstractions géométriques plutôt que des figures éplorées ou martiales. C’étaient là des signes mélancoliques de deuil plutôt que des célébrations de la victoire. Ces monuments, nommés spomenik, sont aujourd’hui abandonnés, parfois en ruine, ils se trouvent, dans des lieux reculés et sont rarement visités, sombrant dans l’indifférence de la prétendue « fin de l’histoire », au risque de devenir de pures sculptures vidées de leur sens premier, des variations modernistes de la ruine romantique. Leurs formes abstraites, de par leur modernisme brutal, traduisaient une énergie de l’histoire et du lieu, qui s’est depuis dissipée au fil du temps et n’est plus guère lisible de nos jours. Le photographe belge  Jan Kempenaers (voir son livre) s’est intéressé à ces vestiges (ci-dessus) et le chercheur amateur Donald Niebyl les a recensés.

Gabor Osz, Spomen, vue d’exposition, Ph Fabrice Gousset

L’exposition Spomen de Gábor Ösz à la galerie Loevenbruck (jusqu’au 29 juin) est consacrée à ces monuments. Mais, à l’opposé d’un travail documentaire, l’approche de Gábor Ösz peut être définie comme une tentative de capture de l’esprit d’un lieu et sa traduction en images photographiques. Ses images ne sont pas de simples représentations visuelles documentaires de l’endroit, mais elles en intègrent les spécificités, et se construisent à partir du lieu, de sa forme et de son essence. C’est ainsi que, transformant les ruines obsolètes des bunkers du mur de l’Atlantique en camerae obscurae (The Liquid Horizon), il produisit des vues de l’horizon marin imprégnées de l’histoire de ces outils de surveillance et de contrôle. C’est ainsi que, photographiant l’uniformité normative du bâtiment de Prora (The Prora Project), il transposa en une seule image la vue de centaines de chambres, dans une sorte d’endoscopie architecturale, créant ainsi une « multitude toujours identique, une monotonie servie en gros».

Gabor Osz, Spomen, vue d’exposition, Ph Fabrice Gousset

Aussi, face à ces spomenik, Ösz voulut transmettre les émotions accumulées dans ces lieux de mémoire, revitaliser le flux de leur énergie, leur redonner une dimension iconique. Pour ce faire, il construisit trois camerae obscurae, chacune de la forme du monument qu’il voulait photographier : un cube, une pyramide et un cylindre, trois formes symboliques essentielles (elles sont exposées dans la galerie). Non seulement l’espace dicte l’image, mais il dicte aussi l’outil de sa prise de vue.

Gabor Osz, Spomen C2 Tetraèdre 2017, 228x198cm

À l’intérieur de ces camerae obscurae, Gábor Ösz disposa du papier photosensible sur toutes les parois, contredisant ainsi une des règles de base de la photographie, l’orthogonalité du papier avec la lumière provenant du sujet : les rayons de lumière ont impressionné la feuille de papier située au fond de la camera obscura, face au sténopé, mais aussi les papiers situés sur les parois latérales. Les images ainsi obtenues sont ensuite remises à plat, traduisant en deux dimensions une réalité spatiale. La vue du monument à 360 degrés (ou presque) obtenue sur les parois de la camera obscura est présentée sous forme d’un assemblage des feuilles de papier photosensibles : un étalement géométrique, une perspective perdue, un démontage. Cette déconstruction de l’image aux murs de la galerie est comme une réinvention, une émergence de possibilités sinon impensées. C’est un travail dont la complexité vient du dialogue entre le réel et le non-réel, entre l’abstrait et le concret ; c’est une abstraction de l’abstraction.

Photos 2, 3 & 4 courtoisie de la galerie

 

 

 

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Une réflexion sur “Monuments d’un pays qui n’existe plus (Gabor Ösz)

  1. djemai dit :

    Certains de ces monuments ,sont une prouesse technique qui met en évidence la beauté brute du béton,ces sculptures peuvent être récupérées,après un bon sablage pour devenir des repères dans le décoration des parc urbains,dommage ;l’oubli!!!!!

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