Deux funérailles (Arles 2)

Paul Fusco/Magnum Photos, sans titre, série RFK Funeral Train, 1968. Avec l’aimable autorisation de la Danziger Gallery

en espagnol

Ça aurait pu être une excellente exposition, cet ensemble sur le train funéraire de Robert Kennedy entre New York et Washington il y a 50 ans. D’abord, les photographies de Paul Fusco, embarqué à bord du train, qui, pendant les huit heures de ce lent voyage, montrent une Amérique ordinaire, blanche et noire, rurale et urbaine, classes moyennes et populaires, dans sa tristesse, son incompréhension, son désespoir. On n’y voit que les regardeurs, les spectateurs, souvent flous à cause de la vitesse du train (et, en fin de journée, de l’ouverture plus longue pour cause de lumière faiblissante), et ce flou authentique témoigne aussi à sa manière de la gravité de l’instant : comme Fusco bouge son appareil, le personnage central est asez net, mais le reste de l’image explose et se désintègre. Des drapeaux nombreux, peu de signes (« RFK we love you »), quelques hommes qui font le salut militaire, des jeunes écolières noires cornaquées par leurs bonnes soeurs (blanches) pour qui ce jour sera gravé dans leurs mémoires. C’est l’événement photographique qui crée cette communauté. Une des raisons méconnues de ce travail est que la famille Kennedy avait interdit qu’on photographie à l’intérieur du train; comme Fusco, d’autres photographes (que le catalogue mentionne) ont ciblé la foule, mais aucun ne l’a fait avec une telle obstination rigoureuse.

Paul Fusco/Magnum Photos, sans titre, série RFK Funeral Train, 1968. Avec l’aimable autorisation de la Danziger Gallery

Curieusement, ce travail n’est guère montré alors, quelques photos en noir et blanc dans Look, puis les images sont oubliées dans les archives. D’ailleurs, la majorité (850) sont à la Library of Congress, mais, si j’ai bien compris, celles qui sont montrées ici sont, à six exceptions près,  choisies parmi les 150 photographies que Fusco avait conservées chez Magnum et qui ont été acquises par le SF Museum of Modern Art, où officie Clément Chéroux, le commissaire de cette exposition; un jour aurons-nous peut-être une vision plus globale de ce travail. Quelques images sont reprises dans le magazine George en 1998, puis la Photographers’ Gallery à Londres fait une exposition en 1999 (dont je me souviens) avec un catalogue que nul ne remarque alors. Magnum publie également un livre en 2000 avec Umbrage : guère plus d’impact. Enfin, Aperture publie un livre en 2008, qui, lui, par contre, est remarqué.

Rein Jelle Terpstra,The People’s View (2014-2018)

C’est ce livre d’Aperture que découvre alors le photographe hollandais Rein Jelle Terpstra. Photographe ? Ou plutôt collecteur d’images : fasciné par cette histoire, il remarque que nombreux sont les spectateurs photographiant ou filmant, et, plus de 40 ans plus tard, il cherche via Facebook, va sur le terrain, rencontre les témoins ou leurs enfants, et assemble l’autre regard, l’autre point de vue, le contre-champ. Fusco avait déjà renversé la perspective en photographiant les spectateurs et non pas les dignitaires (on pense évidemment au couronnement de George VI vu par Cartier-Bresson), Terpstra la renverse dans un autre plan en donnant la « parole » aux spectateurs eux-mêmes. Dans ces images, on voit le train, mais il semble être un objet quasi abstrait : quasiment personne aux fenêtres, un train dépeuplé (à part la plate-forme arrière, réminiscence de campagnes électorales anciennes), paraissant vide, symbolique. Un cercueil invisible : on croirait un cénotaphe, vecteur de deuil, mais sans substance, sans matérialité (si on compare, par exemple avec les cadavres embaumés devant lesquels le peuple défile, à la Lénine). Et la scansion des poteaux électriques dans le petit film présenté là est peut-être l’image la plus forte, comme si le cinéaste amateur, incapable de maîtriser son émotion, s’était raccroché à ce simple rythme.

Rein Jelle Terpstra,The People’s View (2014-2018)

Là où Fusco veut montrer une émotion collective, sans « risquer de distraire les lecteurs » dit-il, et, pour ce faire n’horodate, ne localise, ni ne légende aucune de ses photographies, Terpstra fait au contraire un travail d’archiviste, la présentation murale de ses images dessine le trajet du train entre les deux villes, il inclut des feuilles d’albums, des dessins, des légendes manuscrites sur le carton de la diapo. Là où Fusco produit un documentaire sur le peuple vu par le photographe d’en haut, depuis le train, Terpstra produit une oeuvre populaire, voire révolutionnaire, redonnant le pouvoir (visuel) au « peuple » d’en bas, répondant à la mise en scène officielle. Là où les images de Fusco sont conservées par des institutions (Library of Congress, Magnum, SFMoMA) qui en contrôlent la diffusion, celles montrées par Terpstra jaillissent des albums privés et des réseaux sociaux. Un duo parfait.

Philippe Parreno, 8 juin 1968, 2009 (photogramme). Avec l’aimable autorisation de Maja Hoffmann/Fondation Luma

L’exposition aurait dû en rester là. Mais est-ce le trop petit nombre d’images disponible (selon Le Point) ou est-ce la « renommée incontournable » de Philippe Parreno, elle comporte un troisième volet, un film de reconstitution qui dure 7 minutes (plus presque autant en clignotement de lumières entre chaque projection, une signature de l’artiste, paraît-il). Cette reconstitution est vide de sens, elle esthétise ce voyage de manière vaine et inauthentique (elle a été tournée en Upstate New York et en Californie, d’ailleurs, et le cameraman a pris grand soin de ne pas montrer ce qui pourrait dévoiler la supercherie, nom des rues ou panneau du stade de baseball, mais paysages et végétation sont révélateurs ). Alors que les « reenactments » ont la plupart du temps une dimension politique, voire même un rôle militant, ce film n’est que mélancolie esthétisante. Cent figurants en costumes des années 60, autant de techniciens, une caméra 70 mm pour obtenir des images « précises et lumineuses », la caméra sur le toit de la locomotive pour avoir « le point de vue du mort » (alors que le cercueil de RFK était à l’intérieur du pénultième wagon, mais bon …) et, pour finir, le poncif d’un arbre agité par le vent : le train dénaturé. Dommage.

Michael Christopher Brown, Cuba, 29 Novembre-4 Décembre 2016. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

En écho, le travail de Michael Christopher Brown sur les funérailles de Fidel Castro : rien de très officiel, un jeune photographe qui parvient à s’immiscer au culot dans le convoi transportant l’urne funéraire de Fidel à travers l’île. Bien sûr, deux pays si opposés, deux leaders aux antipodes l’un de l’autre, un jeune espoir fracassé et un vieux chef dépassé, une manifestation spontanée et l’autre bien encadrée, même si, comme toujours à Cuba, ça déborde. Aux bannières étoilées pour RFK répondent des panneaux « Yo soy Fidel » : passage du symbole visuel collectif et toujours réutilisable à la proclamation individuelle instrumentalisée. Mais aussi des rapports à la mort et aux funérailles différents : un cercueil d’acajou invisible, dissimulé aux regards, pour l’un, une urne dans une boîte en verre exhibée à tous pour l’autre, des cendres et non un cadavre. Autant, avec la mort de Robert Kennedy on sent le désespoir dans chaque image, autant la tristesse des Cubains au passage des cendres de Fidel semble moins tragique, empreinte à la fois d’une nostalgie douce et d’une forme d’espoir presque joyeux.

Photo 2 courtesy des Rencontres d’Arles

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