Trop ? (Joana Vasconcelos)

Joana Vasconcelos, Valkyrie « It’s raining men », 2018, détail de l’installation

en espagnol

Ce n’est pas facile d’écrire sur une exposition de Joana Vasconcelos (à l’Hôtel des Arts de Toulon, jusqu’au 18 novembre), parce qu’on y arrive nécessairement avec quelques préjugés : ras-le-bol du crochet à la portugaise et de son « emblémification » comme représentation féministe,  rejet des pièces décoratives habillées d’un discours hyper-simpliste (comme l’étendoir de linge Néoblanc ou l’urinoir couvert de dentelle, Marcel Marcel bien sûr), méfiance par rapport à cette approche décorative glorifiant l’artisanat habillée d’idées simples, nostalgie des pièces si fortes de sa jeunesse, avant le succès, lustre en Tampax et lit en Prozac. Et puis on entre dans l’exposition et on se laisse prendre par la force de certaines des pièces (comme à Versailles). Le hall d’entrée, les escaliers et le palier du bâtiment (ancienne sous-préfecture très XIXe siècle) sont envahis par une suspension de vêtements masculins colorés, chemises, cravates, vestes, ceintures, etc. qui montent à l’assaut (It’s raining men, 2018; d’après cette chanson); il faut se frayer un chemin au milieu d’eux, sentir leur présence menaçante au-dessus de nous, se laisser parfois effleurer par eux, s’étonner de telle excroissance obscènr qui pousse sur le rameau central. Je me moque un peu de l’interprétation basique sur l’omniprésence du masculin, mais je suis sensible à cette maîtrise dans l’occupation de l’espace (qui avait déjà inspiré ici-même Pedro Cabrita Reis, de manière bien plus sobre; son slogan à lui n’était pas « exagérer pour inventer », mais au contraire dépouiller, dépouiller toujours).

Joana Vasconcelos, Passerelle 2005

Je me moque aussi un peu du drame des chiens abandonnés l’été lors des départs en vacances, mais, nonobstant ce discours aux bons sentiments, le carroussel de chiens de faïence qui se fracassent bruyamment et éclatent en morceaux quand le visiteur met en marche le mécanisme (Passerelle, 2005), est avant tout une pièce absurde, cruelle et drôle, qui me fascine jusqu’au malaise, et j’appuie encore et encore sur la pédale.

Joana Vasconcelos, fashion Victims #2, 2018

Plus de sympathie sans doute pour les Fashion Victims (#2, 2018), mais là encore, la pièce elle-même est tellement mieux que le discours qui l’accompagne : des poupées nues déjà pubères mais aux visages enfantins sont peu à peu recouvertes par des fils sortant d’un dévidoir de tissage. Peu à peu leur visage disparait, leur bouche est muselée, leurs bras et leurs jambes sont ligotés, ne restent plus visibles que leurs seins et leur pubis.

Joana Vasconcelos, Blup, 2002

Et puis ce Blup (2002) où une masse tricotée colorée jaillit d’un panneau d’azulejos aux tons éteints : une opposition entre le dur et et le mou, l’industriel et l’artisanal, le masculin (les maçons) et le féminin (les tricoteuses), mais, au-delà de cette simple opposition, j’y projette une réflexion plus historique sur le rapport entre la structure et le décor, la construction et la façade. Je lisais il y a peu Siegfried Giedion à propos de l’ingénierie comme un inconscient de l’architecture, évoquant un noyau essentiel, dissimulé au regard ou refoulé par la conscience, et que l’historien, ou ici l’artiste est seul(e) capable de mettre à jour, en « épluchant » l’architecture de ses masques décoratifs, libérant ainsi une forme d’inconscient optique : l’énergie de ce tricot jusqu’alors enfermée dans la rigidité du mur d’azulejos et, libérée, explosant à l’extérieur.

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