Le visible et le lisible : les détournements de Brodsky

Marcelo Brodsky, Bonn, 1968, 2017. Original image from Interfoto/ Alamy

en portugais

en espagnol

Bien sûr, Marcelo Brodsky (au Musée Berardo jusqu’au 6 janvier) est un artiste engagé, un témoin de son époque : sa série d’oeuvres autour des années 1968 (de Milan 1966 à l’Angola 1974) évoque cette époque animée, mouvante, pleine de bruits et de fureur, pleine d’espoirs vite déçus et d’utopies avortées. Lui-même n’avait que 13 ans en 1968, et vivait à Buenos-Aires, mais il a su capter le bouquet de cette époque.

Marcelo Brodsky, Bratislava 1968 2017. Original image Ladislav Bielik

Le feu des idées, dit-il. Le feu des révoltes et des rébellions, le feu des cris de liberté et de désir de nouveaux mondes, certainement. Il n’échappe pas (mais peu y parviennent) à une forme de nostalgie romantique, qui, pour la France par exemple, montre plutôt les barricades du Quartier Latin que les usines occupées (bien moins glamour, et donc vite oubliées par toutes les commémorations semi-officielles).

Marcelo Brodsky, Bruxelles, 1968, 2017. Original image from the BOZAR Archives, Brussels

Mais, contrairement à la plupart de ces expositions commémoratives, Brodsky, qu’on a vu cet été à Arles, ne témoigne pas, ne livre pas une photo ou un document brut : il aide à voir, il montre ce qu’on n’a pas vu, il change la perception de l’image.

Marcelo Brodsky, Projet pour une conversation 2018, d’après Marcel Broodthaers, La Pluie, Projet pour un texte, 1969

Il n’est guère surprenant que cette exposition commence avec L’art et les mots sous le patronage de Marcel Broodthaers, un maître dans la manipulation des mots, qu’une des pièces (plus haut) montre d’ailleurs occupant le musée Bozar à Bruxelles (et Jacques Charlier brandit un drapeau transparent, ci-dessous). Mais, au lieu de montrer la vidéo Projet pour un texte où Broodthaers, trempé jusqu’à l’os, tente vainement d’écrire sous la pluie, le sacrilège Brodsky en a extrait quelques photogrammes, figeant l’action: un détournement qui laisse pensif.

Marcelo Brodsky, Bruxelels 1967 2017. Image originale Jacques Charlier

Car Brodsky détourne : les images de 68 dans le monde dont il a récupérées les droits (et dont certaines sont iconiques) sont transformées par sa plume, elles sont couvertes d’inscriptions (le plus souvent dans la langue du pays) et de dessins colorés, soulignées de légendes. A voir un slogan sur une pancarte ou un mur, on ne sait s’il est original ou ajouté par lui. Des traits soulignent les mains, les corps, tout un vocabulaire graphique qui renforce, souligne et parfois ironise. Manque hélas une de mes images préférées, vue à Arles, si évocatrice de la société du spectacle : pendant une manifestation, une dizaine de jeunes perchés sur le Lyon de Belfort, des appareils photo en main, que Brodsky fait surgir du fond de l’image en les coloriant.

Vue d’exposition (Sao Paulo & Rio de Janeiro 1968 2017

On a bien sûr dans l’image tous les thèmes symboliques de la manifestation (sans aller jusqu’aux poncifs muséaux de Soulèvements) : la foule plutôt que l’individu, les leaders ou les people plutôt que le commun, les bouches et les poings au détriment du reste du corps, le mot (pancarte) plutôt que le son (slogan), les drapeaux plutôt que les manches de pioche. Tout un vocabulaire où d’ailleurs se répondent manifestants et répression.

Marcelo Brodsky, Cordoba, Argentina, 1969, 2014. Original image: © Pedro Martinelli / ARGRA

Une salle est consacrée au Portugal, tant aux luttes anticoloniales en Afrique qu’aux manifestations contre Salazar à Coïmbra, lesquelles paraissent, à des yeux étrangers, étonnamment respectueuses : le leader étudiant en toge demandant poliment la parole au chef de l’état lors d’une inauguration.

Marcelo Brodsky, Kaunas, 1972 2017. Archives nationales de Lituanie

Telle photo (Kaunas) vient du KGB et a servi à identifier les leaders de la manifestation; telle manifestation (Tunis 1968) est dépourvue de toute image et n’est guère connue que par un témoignage de Foucaukt, alors enseignant sur place. Dans une salle obscure, il n’y a que des voix (le syndicaliste argentin Agustin Tosco, Herbert Marcuse à l’accent allemand à couper au couteau, le Dr King, le Che, Rudi Dutschke et l’inévitable Cohn-Bendit) : des mots sans images. Tout l’intérêt de l’exposition vient de cette esthétique du montage, de ce jeu entre mot et image, entre lecture et vision : l’image illustre le texte, le texte se soumet à l’image, toute une philosophie de la photographie.

Marcelo Brodsky, Berlin, 1968, 2017. Original image: © Wolfgang Kunz / Alamy

Une critique très complète, en portugais.

Toutes photos sauf 4 : série Le feu des idées.
Photos 1, 3, 7 & 9 courtesy du Musée Berardo
Photos 4, 5, 6 & 8 de l’auteur

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s