Une Biennale démissionnaire (1)

John Miller & Richard Hoeck, Mannequin Death, 2016, capture d’écran vidéo

en espagnol

On attend d’une Biennale qu’elle ait un certain sens, une certaine unité, et non qu’elle soit une juxtaposition d’initiatives individuelles, diverses et incohérentes. Contrairement à la précédente, cette 33e édition de la Biennale de Sao Paulo (jusqu’au 9 décembre) est une catastrophe. Le commissaire général de la Biennale, l’Espagnol Gabriel Perez-Barreiro, a quasi démissionné de son rôle; ou, plus précisément, il a choisi sept « artistes-curateurs », laissant chacun libre de concevoir sa propre exposition, leur donnant carte blanche, sans leur imposer quelque règle que ce soit : la plupart de ces artistes ne sont pas des curateurs et la qualité de leurs expos va de l’épouvantable au correct sans plus. Commençons par les pires : Sofia Borges ne croit pas au concept d’auteur, elle a donc fait une exposition de « desautoria », « de-autorship », sans cartels, sans mention du nom des artistes en face des oeuvres, dans un labyrinthe sombre très prétentieux où on est d’abord séduit par des photographies de Martin Gusinde, avant de naviguer entre oeuvres de l’artiste-curatrice (bien identifiables, elles), un médiocre Sarah Lucas et d’autres pièces non identifiables. L’autre palme de l’échec va au sculpteur brésilien Waltercio Caldas dont l’espace est occupé à 90% par ses propres pièces, le reste acceptant quelques autres petites oeuvres, un bel Anthony Caro, un écran de Bruce Nauman et des dessins de Victor Hugo (19 hommes pour une seule femme, Gego) : autopromotion et machisme.

Mame-Diarra Niang, 11:11, série Since Time is Distance in Space, 2018, installation vidéo

On passe vite dans les espaces d’Antonio Ballester Moreno, qui n’a guère de cohérence (son principal intérêt étant les reconstitutions des jeux pour maternelle du pédagogue Friedrich Frobel, un inspirateur de Steiner), et de Wura-Natasha Ogunji, dont la seule unité est de présenter des travaux de femmes d’origine africaine. Dans celle-ci, on oubliera vite la performance clownesque de Lhola Amira et on se contentera de la seule installation digne d’intérêt, celle, sombre et onirique, de Mame-Diarra Niang (un nom à retenir), une immersion totale dans l’image et le son, où flottent, en négatif, astéroïdes et corps de l’artiste dansant dans le vide sidéral, avec une musique lancinante.

Elba Bairon, ST, 2018

Ensuite la partie dévolue à Claudia Fontes, titrée « The Slow Bird », si elle aussi manque d’unité au-delà d’un discours abscons, comprend au moins des pièces de qualité : une énorme goutte d’encre noire d’Elba Bairon, une vidéo de Roderick Hietbrink montrant un appartement traversé par un arbre, entre humour et inquiétude, et une installation de Claudia Fontes elle-même avec une table couverte de fragments de porcelaine soigneusement emballés et étiquetés (des débris d’animaux en porcelaine détruits par de vraies mouettes qui les ont attaqués).

Oliver Laric, Jeune de Magdalensberg, 2018

Plus cohérente est l’exposition d’Alejandro Cesarco qui tourne autour de l’idée de répétition et de reproduction, avec, entre autres, Sturtevant, Peter Dreher (qui peint inlassablement le même verre à moitié vide – ou plein), Henrik Olesen qui duplique Matt Mullican, Louise Lawler qui reprend son propre travail, Oliver Laric qui reproduit en plastique, résine et métal une statue présumée antique, mais en fait une copie du XVIe siècle de la copie romaine d’une statue grecque, et une vidéo, hilarante et tragique, de John Miller & Richard Hoeck où des mannequins sont précipités d’une falaise et se disloquent en chutant : une oeuvre si emblèmatique de cette Biennale (ou de l’art contemporain) que j’en ai mis une image au début de ce billet.

Mamma Andersson, Stargazer, 2012

Enfin, la meilleure de ces expositions est sans doute celle de la Suédoise Mamma Andersson, qui revisite ses sources d’inspiration, toutes du domaine de l’étrange : on y retrouve mon cher Tichy, Henry Darger,  un dessin animé « animalier » de l’étonnant Ladislas Starewitch, des dessins hallucinés de Carl Fredrik Hill, des tableaux violents du spiritualiste Ernst Josephson, des peintures pop de Bruno Knutman, des miroirs étranges de Lim-Johan, des oeuvres inspirées de Dick Bengtsson (employé des Postes et peintre méconnu), toutes oeuvres aux frontières de l’art brut, dont l’influence sur les toiles voisines de Mamma Andersson est visible. Seule artiste vivante du lot (avec la curatrice), Gunvor Nelson, dont la vidéo stroboscopique de strip-tease  vraiment « intégral » est tout à fait déroutante, et dérangeante.

Gunvor Nelson, Take Off, 1972, capture d’écran vidéo

Si tout avait été de cette qualité et de cette intelligence, ça aurait pu être une bonne Biennale. Il y a aussi 12 expositions individuelles d’artistes choisis par le curateur en chef, j’en parlerai demain.

Très bonne critique en anglais dans Terremoto

Photos de l’auteur

 

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