Une biennale démissionnaire (2)

Exposição de Lucia Nogueira durante pré-abertura da 33a Bienal de São Paulo. 02/09/2018. © Leo Eloy / Estúdio Garagem / Fundação Bienal de São Paulo.

en espagnol

Dans la Biennale de Sao Paulo (jusqu’au 9 décembre), un peu moins de la moitié de l’espace est consacré aux expositions personnelles de 12 artistes choisis par le commissaire général; on pourrait donc s’attendre là à un peu plus de cohérence que dans les sept cartes blanches évoquées hier. Et puis on réalise que trois des douze artistes sont décédés et ont donc droit à un hommage posthume (celui à l’artiste formaliste Lucia Nogueira, ci-dessus, est très muséal et froid; quant aux broderies de Feliciano Centurion, elles n’ont pas grand intérêt; par contre le troisième est la vraie exception ici, voir plus bas)) et qu’un autre artiste, Siron Franco présente des oeuvres datant de 1987 (autour d’une contaminiation radioactive au cesium 137). Est-ce là le rôle d’une biennale ?

Tamar Guimaraes, O Ensaio, affiche, 2018

Parmi les huit autres, la plupart ont une approche très formelle, très froide : les bois courbes d’Alejandro Corujeira,  les objets inanimés de Luiza Crosman, les jeux de lumière de Maria Laet, les pots de cactus de Nelson Felix, les toiles comics de Vânia Mignone, les pierres décoratives de Denise Milan. Un exemple frappant est le travail de Bruno Moreschii, qui n’est qu’une interrogation autocentrée sur la Biennale elle-même. Il est étonnant que, en ces temps de turbulence au Brésil et en Amérique latine, une biennale soit aussi déconnectée des réalités sociales et politiques de son environnement. Deux exceptions heureusement : d’abord, le film de Tamar Guimaraes (vue à Bernard Anthonioz en 2012), O ensaio (la répétition), où, dans ce même bâtiment de Niemeyer, des comédiens répètent une pièce tirée du roman culte de Machado de Assis, Mémoires posthumes de Bras Cubas (oeuvre remarquable et incisive, d’un septicisme ironique désabusé très actuel, mais écrite dans un style très particulier, où l’auteur ne cesse de s’adresser au lecteur en l’apostrophant). Outre la dimension critique propre de ce livre, le film est plein d’allusions à la politique brésilienne contemporaine (dont des citations de Lula, que seul un Brésilien pourra déchiffrer pour vous). C’est un beau travail sur la répétition, sa dynamique et ses écueils.

Anibal Lopez, Lynchage (Anthologie de la violence au Guatemala), 2012, argile

La seule autre exposition qui ne se limite pas à un formalisme stérile mais plonge dans le réel est celle du Guatemaltèque Anibal Lopez, décédé en 2014 (connu aussi comme  A-153167). Tant par ses sculptures et peintures que par ses discrètes performances, cet artiste ne cesse d’interroger la violence et l’oppression dans son pays. Ses jolies petites figurines en argile illustrent le suicide, l’avortement, le lynchage (ci-dessus), la mutilation ou l’assassinat par noyade dans un tonneau de ciment : c’est reprendre les formes naïves de l’art populaire pour composer son anthologie de la violence quotidienne.

Anibal Lopez, Arme de défense personnelle, s.d., documentation de performance

Ses performances dans l’espace public questionnent aussi la société par l’absurde, elles évoquent Jiri Kovanda ou Santiago Sierra par leur simplicité brutale et leur transparence abrupte : il fait passer en contrebande des cartons vides, des vigiles interdisent aux personnes laides d’entrer dans son exposition et fouillent les visiteurs, il fait vendre de simples cailloux comme armes de défense sur la Place de la Constitution de la capitale (ci-dessus), un camion déverse une tonne de livres sur l’avenue principale, bloquant la circulation, il invite un SDF à dîner dans un restaurant chic, il attaque et dévalise un homme dans la rue afin de financer son exposition, il répand du charbon au sol avant un défilé militaire.

Anibal Lopez, Sicario, 2012, vidéo, vue de l’exposition

Son film Sicario (aussi nommé Testimonio) montre un tueur à gages (sicaire), dissimulé derrière un écran translucide, racontant de manière très factuelle sa vie et ses actes, devant l’audience de la documenta 13 qui lui pose des questions (ici en allemand) : banalisation du crime, spectacularisation de la violence, sadisme trouble et morbide des spectateurs fascinés par la violence (« Y prenez-vous du plaisir ? – Non, je fais juste mon job »), contraste entre l’horreur banale des descriptions des meurtres et l’intérêt poli de l’audience face au crime transformé en objet d’art. La translocation par l’artiste dans un lieu d’art, le regard du spectateur, c’est donc cela qui « fait art »? Et c’est aussi, bien sûr, un  jeu avec la vérité : le doute s’installe, s’agit-il d’un vrai tueur ou Lopez a-t-il engagé un acteur ?  Pour conclure sur cette exposition personnelle, heureusement si différente du reste de la Biennale, voici ci-dessous une colonne de marbre criblée de balles : emblématique, non ?

Anibal Lopez, 9mm, 2009, marbre avec impacts de balle

Une critique moins négative et plus « consensus mainstream » que la mienne (en anglais)

Photos 2, 3 & 4 de l’auteur

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