Lynchage et crânes

Melvin Edwards, Chain and Diamond ?, 1979, acier soudé

en espagnol

Je ne connaissais pas le sculpteur américain Melvin Edwards (né en 1937) avant de voir cette petite exposition d’une quarantaine de ses assemblages de métal sombre, soudages d’outils, de vis, de crochets, de chaînes (il fut pourtant montré à Paris en 2014). Les formes se fondent et sont rarement identifiables, on voit plutôt une masse sombre d’où émergent des excroissances et dans laquelle se creusent des cavités. C’est un travail en partie inspiré par les traditions métallurgiques africaines, ces forgeurs et ces fondeurs domptant le métal et le feu pour en faire surgir des formes, des esprits.

Melvin Edwards, Rte Mopti, 2012, acier soudé, collection Peter Marino

Ce sont des oeuvres chargées d’histoire, évoquant l’esclavage tant nord-américain que brésilien, les luttes pour les droits civiques, et aussi les contacts de l’artiste avec l’Afrique (il a un studio à Dakar, et connait aussi bien la culture Yoruba). La série se nomme Lynch Fragments, évoquant plus la domination esclavagiste, raciste et coloniale, et les luttes pour s’en libérer, que le lynchage proprement dit. Chaque pièce, aussi abstraite soit-elle, est un hommage et un souvenir, placé sous l’égide explicite d’un héros (Fanon, Cabral, Machel) ou d’un lieu inspiré (Soweto, Harare, l’Ethiopie, Cuba, ou, comme ci-dessus la terre des Dogons), mais dénuée de toute figuration, de tout symbolisme primaire. On y ressent toute la violence créative de cet artiste témoin de la négritude. Seul bémol : ces pièces sont accrochées aux murs, ne permettant ainsi qu’un seul point de vue, alors qu’on aimerait pouvoir tourner autour d’elles sur des socles et varier les angles de vision. Très bon catalogue.

Ibrahim el Salahi, Alphabet n°1, 1960

Cette petite exposition au sous-sol du MASP fait écho à une grande exposition titrée Histoires afro-atlantismes, qui, elle, est par contre décevante (mais le NYT l’a aimée) : alors qu’il aurait été intéressant de confronter la vision du Blanc sur le Noir et celle du Noir sur lui-même, et de voir comment l’une influence l’autre, il y a ici une profusion d’oeuvres, souvent plus documentaires qu’artistiques, dont l’organisation est confuse. Que viennent donc faire les Noirs de Géricault ici ? Après cete débauche d’images sans suite, seule la petite salle au sous-sol, sur les artistes contemporains, fait sens : à côté de Wilfredo Lam (un couple de 1942 aux faces de masques africains), plusieurs toiles du Sud-africain Ernest Mancoba, passé de la sculpture religieuse à la peinture abstraite et membre méconnu de COBRA, et surtout le Soudanais Ibrahim el Salahi, qui combine calligraphie arabe, motifs africains et art abstrait, à mi-chemin entre l’art occidental et les « lettristes arabes » comme Etel Adnan ou Lalla Essaydi.

Douglas Gordon, Îles flottantes, installation vidéo, 2008 © Studio lost but found / VG Bild-Kunst, Bonn

A quelques centaines de mètres, l’Institut Moreira Salles présentait plusieurs expositions de photographie très intéressantes : la rétrospective Irving Penn (vue au Grand Palais), des photos temporelles de Michael Wesely (dont la prise de vue a duré le temps de la construction du bâtiment), des photographies documentaires de Sao Paulo de Mauro Restiffe, et surtout l’installation sur deux écrans Îles flottantes, de Douglas Gordon (« si Monet rencontrait Cézanne, à Montfavet »). L’eau envahit peu à peu le jardin d’Yvon Lambert, et y submerge des crânes humains disposés là, qui semblent des pierres blanches au milieu des couleurs vertes et sombres de la végétation. Sur le grand écran, le film dure près d’une heure et montre la montée lente et irrémédiable de l’eau autour d’un arbre central, en plan fixe; sur la petite télévision, un court film de 8 minutes est tout en mouvement : flux de l’eau et déplacements de la caméra. Monet serait le doux, le flux, l’eau, la vie; Cézanne serait le dur, l’objet, le fixe, la mort. Si la référence à Montfavet est liée au quartier d’Avignon où vit Yvon Lambert, elle rappelle aussi l’hôpital psychiatrique, et surtout évoque pour moi un prophète autoproclamé du temps de mon enfance… Serait-ce, dans cette pièce, la manifestation d’un esprit des lieux subliminal ?

Trois premières photos de l’auteur.

 

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Une réflexion sur “Lynchage et crânes

  1. djemai dit :

    La photo de l’installation de Douglas Gordon,me rappelle un poème algérien chanté,ou le poète parle d’un personnage qui assis au bord d’un oued,voit arriver un crane humain,,il le prend ,le met devant lui et commence à l’interroger,qui il est? est ce un prince assassiné,un poète suicidé,un guerrier vaincu,etc etc un poème extraordinaire qui nous rappelle que derrière les os d’un il y a toute une vie!

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